RENCONTRE
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| Virginia Rodrigues |
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NOTRE SELECTION
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| Electronica brésilienne |
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LA
NOUVELLE VOIX DU PEUPLE
Entre musique classique et chants africains, la diva Virginia
Rodrigues interprète un afro-lyrisme méconnu de
Salvador de Bahia, loin des rythmes convenus du carnaval.
La légende rapporte que sa voix aurait fait pleurer Caetano
Veloso lorsqu'il l'entendit pour la première fois. C'était en
1996 durant une répétition du Bando Teatro Olodum, le versant
théâtral du fameux groupe de percussions bahianais. Le directeur
de la troupe avait engagé Virginia Rodrigues pour représenter
" une chanteuse qui ait à la fois la gueule du peuple et
une voix lyrique ". Tout est dit : du contraste entre cette
voix d'ange et ce corps de grande prêtresse noire, a surgi une
figure à part au sein de la mosaïque musicale brésilienne. Née
dans une favela de Salvador de Bahia, la métropole africaine
du Brésil, Virginia a chanté dès l'âge de quatre ans sur les
bancs de l'église, catholique puis protestante pentecôtiste
après la conversion de sa famille. Son apprentissage du chant
lyrique s'amorcera plus tardivement, dans le prestigieux choeur
du Mosteiro São Bento de Bahia. A vingt ans, alors qu'elle travaille
comme cuisinière puis manucure, Virginia quitte l'église protestante
et rejoint le candomblé, le culte afro-brésilien perpétué par
les descendants d'esclaves africains. Depuis, elle ne cesse
de revendiquer son attachement à la culture noire. Sous l'égide
de maître Caetano, directeur artistique de ses productions,
Virginia a construit un répertoire hybride et original, qui
puise au fond de ses racines africaines. Dans Sol Negro,
son premier disque sorti en 1997, des chants religieux côtoyaient
des sambas d'antan. Nos, le second, revisitait à sa façon
le rythme axé, qui d'habitude secoue le carnaval de Bahia. A
présent, son troisième album offre une version épurée et sophistiquée
des afro-sambas composées en 1966 par deux grandes figures de
la bossa nova : Vinicius de Moraes et Baden Powell. En investissant
la culture yoruba de Bahia pour lui faire rencontrer la bossa
nova et la samba de Rio, Baden et Vinicius redessinaient les
contours de la culture musicale brésilienne. Aujourd'hui, Virginia
Rodrigues, enfant du nouveau Brésil qui émerge en ce début de
siècle, se réapproprie leur création et lance un appel à la
défense du candomblé.
Comment avez-vous abordé ces afro-sambas ?
A l'origine, les afros-sambas de Vinicius et Baden sont des
samba-bossas. J'ai voulu leur donner un autre visage, qu'ils
ne soient pas seulement sambas ou bossas. J'ai donc introduit
une couleur classique, selon la proposition qui est la mienne
depuis le début : associer musiques classique et populaire.
D'où l'idée de rajouter un orchestre d'instruments à cordes
et à vents, peu utilisés dans la musique bahianaise. Ici, je
mélange aussi le jazz et la samba. Une très belle rencontre
selon moi car la musique ne parle qu'une seule langue. C'est
nous qui finissons par compliquer les choses.
Ce répertoire, très proche de la bossa nova, a-t-il changé
dans votre façon de chanter ?
Je n'ai pas voulu faire un disque de bossa nova. D'ailleurs,
je considère que je ne sais pas chanter la bossa nova. J'adore
écouter les grandes chanteuses de bossa comme Leila Pinheiro
ou Jane Duboc, mais ça ne correspond pas à mon identité vocale.
Pour ne pas la perdre, j'ai adapté les afro-sambas à ma voix,
et ce disque m'a permis d'élargir ma palette vocale et d'explorer
les aigus. Je suis une mezzo-soprano et veux travailler ce timbre
aigu.
Est-ce que vous n'avez pas peur de vous enfermer dans un
répertoire strictement afro-brésilien ?
J'avais cette préoccupation au début, avant de me concentrer
sur un répertoire africain. Mais le Brésil est très riche en
styles musicaux et je veux les explorer. En concert, je mélange
déjà les genres : j'entonne un Ave Maria de Gounod puis un chant
de candomblé. Certes, Baden et Vinicius parlent beaucoup des
orixás, les divinités du candomblé, dans leurs afro-sambas.
Mais ils parlent surtout du peuple brésilien, pas seulement
des Noirs. Et les orixás concernent tout le peuple brésilien,
composé notamment de descendants d'esclaves africains.
Quelle place occupe la religion dans votre vie ?
Le candomblé est ma religion et ma vie est reliée à mes orixás.
S'ils m'appellent, je dois répondre. Je suis sensible au mysticisme,
à la spiritualité sans préjugé. Ma mère appartient à l'église
protestante baptiste. J'ai quitté cette église dès que j'ai
pu, à 19 ans. Grâce à Dieu, je n'y suis jamais retournée ! J'allais
à l'église par amour pour la musique car j'y étais choriste.
Je suis venue au candomblé par douleur et par la nécessité de
guérir de cette souffrance, pour surmonter des problèmes que
je rencontrais. Le candomblé est la seule religion qui vous
accepte avec vos différences. Vous pouvez être voleur, prostituée,
homo, Blanc, Noir, bleu, jaune... le candomblé vous acceptera.
Le candomblé semble intimement lié à votre travail artistique
...
C'est impossible de parler des groupes afros du carnaval de
Bahia, comme je le fais dans mon second disque, sans parler
de la question des Noirs, et parler des Noirs sans parler du
candomblé est aussi très difficile.
Cet attachement au candomblé se traduit- il dans un engagement
politique pour la cause noire ?
Non, je n'appartiens à aucun mouvement, car je ne crois pas
à cette forme d'action. En luttant uniquement pour la condition
noire, en opposant Blancs et Noirs, on finit pas être raciste
soi-même. Je me contente de faire valoir mes droits de citoyenne,
c'est déjà beaucoup. La seule chose que je puisse faire, c'est
en parler à la presse internationale. Mais je ne vais pas gaspiller
mon énergie et ma voix à défendre une cause. J'ai besoin d'elle
pour chanter ! La société mondiale a créé un modèle : il faut
être Blanc et avoir les cheveux lisses, sinon, on est hors des
normes.
Est-ce une façon de dire que le Brésil est un pays raciste
?
Ce n'est pas une façon de parler, le Brésil est un pays raciste.
Mais il ne l'assume pas. C'est un racisme camouflé. A force
d'en parler, je finis par devenir parano. Pour ne pas tomber
dans la parano, je fais semblant de ne pas entendre, de ne pas
voir... Sinon, c'est tellement camouflé que les gens vous traitent
de folle.
L'avez-vous ressenti personnellement ?
Bien sûr. N'importe quelle personne saine d'esprit l'aurait
ressenti. Si je rentre dans un magasin un peu chic où personne
ne me connais, je suis discriminée systématiquement : pas plus
tard que la semaine dernière, dans une boutique de Rio, on m'a
fait suivre par un représentant de la sécurité pour voir si
je ne volais rien. Mais c'est vrai aussi à Salvador. A niveau
de qualification égale, un Noir aura plus de mal à trouver du
travail qu'un Blanc. Les premières victimes du chômage au Brésil
sont les Noirs.
Le candomblé est-il aussi victime de discrimination ?
Il faut absolument que cela se sache : en ce moment, au début
du XXIe siècle, alors que le pape lui-même a demandé pardon
pour ce que l'église catholique a fait aux Noirs, aux juifs,
... nous luttons à Bahia contre l'intolérance religieuse. Les
églises protestantes sont devenues folles et ont décidé de persécuter
les adeptes du candomblé. Ses membres débarquent dans les terreiros,
les lieux de célébration du culte candomblé, filment ce qui
se passe, menacent les adeptes... C'est un retour en arrière.
Comment est perçu votre travail à Salvador ?
C'est compliqué. Chez moi, à Bahia, mes musiques ne passent
pas à la radio. Les radios ne passent que de l'axé ou du pagode,
le nouveau style né à Bahia. Seules quelques radios culturelles
de São Paulo s'intéressent à ce que je fais. Pour des raisons
commerciales, il y a ce que j'appelle un " monopole de l'oreille
du peuple ". Même les icônes comme Caetano passent très peu
à la radio. Alors, moi, pensez... Au Brésil, seule l'élite m'écoute.
Mon histoire s'est faite en Europe et aux Etats-Unis. Je vis
grâce au public international !
Propos recueillis par Isabelle BOUDET Album : Mares Profundos
(Universal Music Companyledge Music), sortie 9 mars. Concert
:Paris,30 mars à 20h au Café de la Danse, 5,passage Louis-Philippe,75011,01
47 00 57 59. Virginia Rodrigues : " Le candomblé est la seule
religion qui vous accepte avec vos différences ".
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