RENCONTRE
|
| Virginia Rodrigues |
|
|
NOTRE SELECTION
 |
| Electronica brésilienne |
|
 |
|
QAWWALI
FLAMENCO
Le Pakistanais Faiz Ali Faiz et l'Espagnol Miguel Poveda chantent
des complaintes aux racines entremêlées.
Nusrat Fatah Ali Khan, le bouddha du qawwali, est mort, laissant
depuis 1997 le Pakistan sans voix à l'étranger. Pourtant le
pays regorge de milliers de chanteurs, de talents interprétant
avec toutes leurs tripes cette dévotion soufie qui submerge
le sous-continent indien depuis que le poète mystique Ameer
Khusraw (1253-1325) en a jeté les bases à Delhi sur un système
de musique hindoustani. Pourquoi alors, de tout cet impressionnant
vivier, Faiz Ali Faiz deviendrait-il davantage que d'autres
le successeur de Nusrat ? Faiz Ali Faiz, 43 ans, chiite autant
que Nusrat était sunnite, a la capacité, l'énergie, la liberté,
l'ouverture d'esprit, bref l'intelligence pour relancer au monde
le qawwali. Lui, qui nous disait, il y a cinq ans, qu'" il
est très difficile de mélanger le qawwali et les autres musiques
occidentales ", s'associe aujourd'hui à Miguel Poveda, nouveau
prodige de la cantillation flamenco, pour communier tous les
deux dans une fièvre hypnotique. Dès sa première présentation
en juillet dernier au festival des Suds à Arles, leur création
a ensorcelé le public. Le mystère est presque levé : les gitans
d'Andalousie ne sont-ils pas bien partis, il y a plus de mille
ans, du nord-ouest de l'Inde? " J'aime chanter la nuit, lorsque
le chant est comme un voile ", déclare Faiz Ali Faiz. La
nuit est tiède, sous une guirlande aux lumières vacillantes,
Faiz Ali, cheveux descendant dans le nuque, est assis en tailleur
sur une natte, un joueur d'harmonium à sa droite, un autre à
sa gauche, les choristes et frappeurs des paumes sont placés
derrière eux. La voix effilée, légèrement voilée, Faiz commence
par faire rouler doucement deux ou trois vers. Il les récite
une seconde fois sur un air légèrement soutenus. Il les reprend
encore plus fort, plus vite alors que les joueurs d'harmoniums
accélèrent la cadence de leurs instruments, sortes d'accordéons
en bois. Le timbre chaud, l'athlète vocal est lancé. Il pointe
l'index vers le ciel, ferme les yeux et se jette à corps perdu
dans des mélopées possédées, des arabesques presque surhumaines.
Ses variations sveltes et hantées font courir une véritable
folie mystique. Les fidèles font pleuvoir sur lui des dizaines
de billets de banque pour le remercier de cette sa voix teintée
de tristesse et remplie de douleur. Nous somme au mausolée de
Mian Mir, à Lahore, la capitale culturelle du Pakistan et résidence
de Faiz Ali Faiz. " Je suis né dans une famille de sept générations
de chanteurs. Mon grand-père avait décidé de ma profession avant
ma naissance. Je voulais faire ça tout de suite et rien d'autre
", raconte Faiz Ali qui cite son premier maître de qawwali,
Abdur Rahim Faridi Qawwal.
" Quelqu'un de très stricte, très discipliné, gardant une
certaine distance avec ses élèves. Il disait que le style ça
ne s'apprend pas, qu'il faut savoir mettre une âme sur le texte
", se souvient Faiz, qui a fondé son propre groupe en 1978 lorsqu'il
commence sa carrière professionnelle féconde de plus de 80 cassettes.
" C'est la première fois que je fais ce mélange de qawwali
et de flamenco, précise Faiz Ali. Il n'y a pas eu beaucoup de
problèmes dans nos répétitions. Quand ils se mettaient à chanter,
nous savions à quoi nous attendre. Et puis la langue de la musique
est internationale. Je demandais la traduction des chants flamenco
pour voir si ça collait avec les paroles du qawwali ". Avec
ses envolées vertigineuses, Faiz chante aussi la passion terrestre
comme les ghazals persans, ces poèmes d'amour qui remontent
au XIVe siècle, ou ceux de Waris Shah, auteur de la plus grande
épopée amoureuse en panjabi, l'un des langages du Pakistan où
domine l'urdu, langue maternelle du chanteur.
L'association de Faiz Ali Faiz avec Miguel Poveda, qu'accompagne
le chanteur Duquende et le remarquable guitariste Chicuelo,
traduit une sorte de lien mystique entre deux traditions aux
vieilles racines communes. Pourtant Miguel Poveda n'est ni Andalou,
ni gitan, mais reste habité par la fièvre du cante jondo. Né
en 1973 à Badalona, près de Barcelone, il est récompensé à 20
ans par le premier prix du prestigieux festival de Las Minas
de la Union. Depuis, les sollicitations pleuvent sur lui pour
chanter son flamenco au subtil équilibre quand son innovation
ne trahit pas la tradition. Aujourd'hui avec Faiz, il remonte
aux sources du chant andalou, cette plainte définitivement marquée
par le questionnement sur l'exil et l'existence. Autant que
le qawwali, le flamenco cherche aussi à déchiffrer l'énigme
de la destinée par ses complaintes sauvages et affectées, aux
confins de la transe. C'est le fameux duendè, l'état de grâce
appelé friaq pour le qawwali. " Mon travail est de rendre
heureux par ma musique, explique Faiz Ali Faiz. L'humanité a
beaucoup d'amour caché. Nous ne savons pas à quel moment, nous
réveillons un amour caché chez les gens. Et ça, ça nous enlève
beaucoup de fardeaux ".
On raconte que, Nusrat Fateh Ali Khan, malade et ne pouvant
assurer un concert au Pakistan, aurait dit aux organisateurs
inquiets de le faire remplacer par le jeune Faiz Ali Faiz. Le
maître ne le connaissait que par cassette. Aujourd'hui, le dernier
album de Faiz est sous-titré Hommage à Nusrat Fateh Ali Khan
: " Je répandrai sur ton sanctuaire/Des milliers de diamants/Buvez
et enivrez-vous tous/En ces lieux viennent danser et chanter
la lune et les étoiles. "
Bouziane Daoudi
Album : Faiz Ali Faiz, L'Amour de toi me fait danser (Accords
Croisés/Harmonia Mundi), déjà sorti.
.
|
|
|
 |