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LA
DAME D'ACADIE
Perdue de vue ces derniers temps, Edith Butler, chantre de la
culture acadienne, est de retour en France pour une série
de concerts savoureux.
Fille de la neige et du vent, Edith Butler est née à quelques
kilomètres de la mer, sur une terre francophone d'Amérique du
Nord que l'on appelle l'Acadie. Héritière d'une longue tradition
orale, elle préserve depuis plus de trente ans en chansons la
mémoire collective de son peuple. Pays sans frontières, la mythique
" Arcadie " des premiers navigateurs français s'étend
aujourd'hui sur les quatre provinces maritimes du Canada Atlantique.
Originaires du Poitou, de Normandie mais aussi de Bretagne,
les Acadiens possèdent des ramifications bien vivantes au Québec,
en France et bien sûr en Louisiane. Longtemps seule ambassadrice
d'une nation fantôme, Edith Butler puise son énergie communicative
dans l'extraordinaire appétit de vivre des Acadiens. Au XVIIIe
siècle, la cession de ce territoire français à l'Angleterre
s'est traduite par un véritable traumatisme collectif. De 1755
à 1763, l'épisode du Grand Dérangement aboutit à la déportation
par les Anglais de plus de la moitié de la population vers les
colonies américaines, l'Angleterre et la France. Les Acadiens
qui subissent l'une des premières formes modernes de purification
ethnique sont dépossédés de tous leurs biens et regroupés sur
les vallons fertiles de Grand-Pré en Nouvelle-Ecosse. Les survivants
atterrissent en Louisiane, où ils forment la communauté cajun,
mais aussi à Belle-Ile en Bretagne, ou encore aux Iles Falkland
(Malouines) sous la conduite de Bougainville. " Ce qu'il
y a d'extraordinaire, c'est que les Acadiens ont tout de même
réussi à survivre, raconte Edith Butler. Après la déportation,
ils se sont enfuis dans les bois avec l'aide des Indiens Micmac.
Ils ont réussi à revenir sur leurs terres. Ils ont marché sur
les villes anglaises pour réclamer et obtenir des titres de
propriété. Dans la province du Nouveau-Brunswick à 40 % francophone,
le droit à la langue ne fut reconnu qu'en 1970, et c'est seulement
en 2003, que nous avons réussi à avoir des municipalités bilingues
".
Edith Butler est à l'image de ses chansons, Paquetville, Bois-Joli,
La Bastringue, sincère et généreuse. Son vingt-septième album
Madame Butlerfly - Légendes intemporelles est un fabuleux voyage
au pays des racines. Admirablement orchestrées par Catherine
Lara, ce sont douze plages oniriques qui survolent mille ans
d'histoire acadienne, de la France à l'Irlande en passant par
l'exil louisianais et les rythmes incantatoires des Indiens
d'Amérique. " Je connais Catherine depuis 1973", se souvient
Edith Butler. Madame Butlerffy est un album de rupture qui nous
a pris cinq ans. C'est une échappée entre l'Amérique et l'Europe,
la modernité et la tradition ". Aux confins de tous les territoires,
Edith, signe après huit ans d'absence, un album d'une rare sensibilité,
où se côtoient sur fond de nappes synthétiques, comptines de
France et psalmodies algonquines. "Il existe mille
et une façons d'interpréter A la Claire fontaine, dit-elle.
C'est la même chose pour Les Prisons de Nantes. La version qui
figure sur l'album provient de la province du Madawaska, au
Nouveau-Brunswick. Elle a été retrouvée dans les années 40 par
l'ethnologue canadien Luc Lacoursière. Le titre fut ensuite
enregistré et conservé à l'Université Laval de Québec. Louise
Forestier a écouté cette version dans les années 70, les Tri
Yann aussi." Fière de ses origines amérindiennes, l'ethnologue,
qui batît seule des églises dans son jardin, n'en défend pas
moins la langue des " maudits français " : " C'est vrai qu'il
y a eu beaucoup de mélanges avec le peuple Micmac. De 1604 à
1632, il n'y a pas eu de femmes célibataires à venir dans les
parages. Il fallait bien que les jeunes se trouvent des blondes
dans les bois ".
Le parcours de cette grande dame de la chanson qui roule délicieusement
les r est à lui seul un véritable concentré d'Acadie. Dans les
années 70, la jeune artiste, originaire de Paquetville, est
de toutes les luttes identitaires. Entre deux cours à la faculté
de lettres de Québec, elle entame en français une carrière de
folksinger. Elle chante : " Paquetville Paquetville tu peux
ben dormir tranquille/Des boeufs à élever du bois à couper tu
peux ben dormir tranquille/Et des milles carrés de forêts sucrées
tu peux ben dormir tranquille ". Aux côtés de Bob Dylan
et de Joan Baez, Edith interprète sa terre natale aux prestigieux
festivals de Washington et de Mariposa. "J'ai refusé de signer
avec une maison de disque aux Etats-Unis parce que je ne voyais
pas comment je pouvais chanter des chansons acadiennes en anglais
", souligne la tornade acadienne qui a vendu plus d'un million
et demi de disques au Canada, chiffre impressionnant quand on
sait que les Canadiens francophones sont environ 6 millions.
En 1970, Edith se retrouve au Japon à l'Exposition Internationale
d'Osaka. Elle y reste six mois, donne 500 spectacles à travers
tout l'archipel, et fait la connaissance des grands noms de
la chanson québécoise de l'époque (Vigneault, Léveillée, Ferland).
De retour au Québec, elle épouse Robert Grenier, un archéologue
sous-marin " grand découvreur de trésors ". Le couple
s'installe dans les verts marécages de Restigouche, près de
la réserve des Indiens Micmac. L'appel de la nature cède bientôt
le pas à la musique. En 1973, c'est la rencontre déterminante
avec Lise Aubut, depuis plus de trente ans son imprésario et
complice. Lise prend en main la carrière d'Edith, signe la plupart
de ses titres, et propulse la jeune chanteuse au rang de vedette
internationale. S'ensuivront de grandes et nombreuses tournées
en France et en Europe, des concerts à divers Printemps de Bourges
et Francofolies de la Rochelle, le grand Prix de l'Académie
Charles Cros et plusieurs disques d'or et de platine au Canada.
Edith Butler, comme Angèle Arsenault ou Zachary Richard en Louisiane,
a contribué à faire fièrement relever la tête à l'Acadie. "
J'ai participé aux premières éditions du Festival acadien
de Caraquet. Je l'ai vu grandir année après année. Aujourd'hui,
je suis étonnée par la profusion de talents. On dirait que dans
chaque maison, il y a quelqu'un qui sait jouer, chanter, ou
danser ", explique la grande prêtresse de la chanson acadienne.
Antonine Maillet prix Goncourt 1977 pour le roman Pélagie La
Charrette, disait d'elle, il y a quelques années : " Edith
Butler nous livre une image du monde, que nous n'aurions certainement
pas connue ". Un monde de grands espaces et de marées extrêmes,
rude et solidaire, dans lequel tous les peuples auraient enfin
le droit d'exister.
David RAYNAL (à Caraquet, Nouveau-Brunswick)
LE FESTIVAL ACADIEN DE CARAQUET
La renommée et le succès populaire du Festival acadien de Caraquet,
qui fêtera en 2005 sa 43e édition, tient en grande partie à
la personnalité de son chef d'orchestre, Paul Marcel Albert.
Depuis près de 30 ans, ce directeur général et artistique du
festival mêle tradition et création afin de propulser les artistes
acadiens sur le devant de la scène nationale et internationale.
Dans cette province du Nouveau-Brunswick, la seule officiellement
bilingue du Canada, le Gala de la chanson francophone offre
un véritable tremplin aux artistes locaux. Avec l'aide des radios
communautaires et de la presse locale, de nombreux chanteurs
font, à l'instar de Danny Boudreau, une percée remarquée sur
les ondes voisines québécoises. En 2004, Paul Marcel Albert
a décidé de passer à la vitesse supérieure. Ce découvreur de
talents à l'oeil pétillant et au cheveu rare, propose un spectacle
pour le moins ambitieux intitulé Ode à l'Acadie. L'idée est
de reprendre avec de jeunes artistes dans une chorégraphie moderne
les principaux thèmes de l'histoire et de la musique acadiennes.
"Dans une région marquée par un environnement économique
difficile et une certaine perte des repères, l'engouement de
la population pour le festival ne s'est jamais démenti. C'est
pour cette raison que nous n'avons pas le droit à l'erreur et
que nous devons toujours prendre des risques afin d'étonner
notre public ", souligne Paul Marcel Albert. Au final, jamais
un spectacle musical francophone n'aura connu un tel succès
dans les provinces maritimes. Depuis le début de l'été 2004,
plus de 12 000 personnes ont assisté aux 47 représentations
qui se sont déroulées dans la toute nouvelle salle du Centre
culturel de Caraquet. En 2009, ce sera au tour du Nouveau-Brunswick
et de la péninsule acadienne d'accueillir le prochain Congrès
mondial acadien.
D. R.
Pour en savoir plus Festival Acadien de Caraquet : http://www.festivalacadien.ca
Spectacle Ode à l'Acadie : http://www.ode.ca
Site officiel : http://www.edithbutler.com
Renseignements concernant les spectacles d'Edith Butler Lise
Aubut : 86 Côte Ste-Catherine, Outremont, QC. H2V 2A3, tél.
: (514) 270-955, fax : (514) 270 4252, liseaubut@edithbutler.com
MUSIQUE VITALE
Au deuxième étage du Centre culturel de Caraquet, la maison
de disques Plages abrite la plupart des artistes acadiens du
moment. Claudine Thériault, sa directrice, règne sans partage
sur la carrière de ces artistes débutants ou confirmés qui,
à l'image de la Coop Breizh en Bretagne ou de Ricordu en Corse,
ont décidé de faire cause commune en se regroupant derrière
un label unique. Le catalogue, très complet, se veut le reflet
de l'extraordinaire vitalité de la scène musicale acadienne.
Il regroupe pêle-mêle des figures aussi charismatiques qu'Edith
Butler, Isabelle Roy, Calixte Duguay, des groupes emblématiques
1755, Bois-Joli, Grand Dérangement ou de jeunes artistes tels
Wilfrid LeBoutillier, Marie-Jo Thério, Dominique Dupuis, promis
à une belle carrière américaine et francophone. "Mes parents
ont toujours considéré la musique comme l'un des vecteurs de
propagation de notre culture. Comme beaucoup de mes amis, j'ai
eu la chance d'être soutenu et de baigner très jeune dans un
univers musical ", explique Christian Kit Goguen, 25 ans,
lauréat du 35e Gala de la chanson et l'un des interprètes d'Ode
à l'Acadie, le spectacle produit par le Festival acadien de
Caraquet.
D. R.
http://www.plages.net
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