LES
PROSPECTEURS (2ème partie)
L'érudit Peter Guralnick et
l'expert Jeff Jones exhument de la mémoire de la musique
populaire américaine des pépites éclatantes.
Aux Etats-unis, les sept films de la collection The Blues
sont passés directement de la télé (pas de sortie cinéma) au
coffret DVD collector (on le trouve sur Internet pour une cinquantaine
de dollars, mais en France Wild Side/Universal ne distribue
les DVD qu'à partir de juillet). Avant qu'on puisse voir chez
nous, en salle, le film de Clint Eastwood (sur le piano blues),
le Mike Figgis, le Charles Burnett, le Marc Levin, on a pu déjà
se faire une idée de cette collection avec The Soul Of A
Man, l'horreur maniériste de Wenders, et surtout The
Road To Memphis et Feel Like Going Home, deux très
beaux films signés respectivement par Richard Pearce et Martin
Scorsese. Peter Guralnick a beaucoup travaillé sur ces deux
films. Les choix musicaux sont de lui, et de lui seul. Scorsese
ne s'est d'ailleurs pas gêné pour reprendre le titre du plus
beau livre de Guralnick, Feel Like Going Home. Quand
on emprunte quelque chose à quelqu'un, c'est qu'on l'aime. Scorsese
aime Guralnick. Il est moins con que je pensais.
Au téléphone, Guranick est très enthousiaste sur l'opération
The Blues. Un an déjà qu'il me bassinait (sans me convaincre)
sur la magie du film de Wenders. Il est Américain, l'art et
essai du vieux Wim lui plaît. Il y retrouve quelque chose de
l'essence du vrai blues.
Mais le conseil qu'il me donne, c'est de parler à Jeff Jones,
le grand patron de Sony Jazz (tout ce qui n'est pas pop chez
Sony) et surtout le senior vice-président de Sony Legacy Recordings,
autant dire Dieu. Legacy, c'est un label à l'intérieur d'un
label, et pas n'importe lequel. Disons que c'est l'équivalent
de la Pléiade pour la musique populaire. De Willie Nelson à
Miles Davis ou Son House en passant par toutes les sublimes
rééditions Dylan en SACD, Jeff Jones réédite le meilleur de
la musique des ploucs nord-américains. Jeff Jones ne donne jamais
d'interview. Sur l'insistance de l'ami Guralnick, celui qui
est le meilleur ami de Jeff Rosen, l'homme de confiance de Dylan
( " On se connaît depuis vingt ans ") a accepté de parler
à World (qu'il connaissait déjà de réputation). " J'ai commencé
comme vendeur de disques à 18 ans, j'adorais ça. Le magasin
où j'ai débuté était à Cambridge, Massachusetts. On couvrait
toute la région de Boston. A l'époque, j'adorais le Velvet Underground,
Bruce Springsteen, David Bowie, Mott the Hoople, les Beatles,
mais j'écoutais aussi Muddy Waters, Howlin' Wolf, Robert Johnson
et bien sûr Bob Dylan ".
C'est cette grande curiosité musicale qui caractérise depuis
toujours le gestionnaire Jeff Jones . Plus tard il sera l'homme
idéal pour diriger Sony Legacy. " A l'époque, j'écoutais
aussi Dylan. J'ai une adoration pour lui depuis toujours. Quand
Sony Legacy a réédité ses disques en format SACD (vous vous
rendez compte qu'ils n'avaient jamais été remastérisés), ça
a été une joie extraordinaire ".
Dans son magasin, Jeff Jones rencontre les vendeurs des labels
Columbia ou d'Universal.
" Je les connaissais tous. C'est comme ça que ma carrière
a commencé ". Jeff Jones a travaillé pour MCA, Polygram,
Elektra, mais surtout pour Sony qu'il a quitté plusieurs fois,
réintégrant toujours ce label qu'il adore.
" C'est ma famille, ici. C'est chez moi. On a l'un des plus
beaux catalogues. Vous savez, j'ai deux enfants, l'un a quatre
ans, l'autre va en avoir sept. Ma famille, c'est ce qui compte
le plus pour moi. C'est pour eux que je fais ce travail, qui
consiste à vendre le plus de disques possibles, mais de beaux
disques. Vous voyez, je ne joue pas de musique, mais j'aurais
adoré savoir jouer du piano, c'est l'instrument complet. Quand
je vois Clint Eastwood jouer du piano avec Ray Charles, je regrette
de ne pas être à sa place."
Et Blues and Roots, le sous-label prestigieux consacré au blues
historique, au gospel, à la country (là où on trouve le fabuleux
disque d'Emmett Miller, le seul black minstrel à avoir enregistré
du pré-rock) est-ce définitivement fini ?
" Non, la collection reprend, et j'en suis très fier. On
sort bientôt un Leroy Carr, un Lucille Bogan, un Mississippi
Sheiks, un Lightnin' Hopkins, un Mamie Smith. Et un Reverend
JM Gaines. On va d'ailleurs ressortir aussi d'autres grands
classiques de gospel. Rien que des merveilles. Mahalia Jackson,
les Staples Singers, et aussi un fabuleux Johnny Cash qui chante
des chansons religieuses, c'est notre team de Nashville qui
s'en occupe. Vous savez, la réédition, c'est un truc compliqué,
un truc pointu. Je connais bien Richard Weize de Bear Family.
C'est un type bien. Il fait du bon boulot, mais je me demande
comment il fait avec les copyrights,. En mettant 28 chansons
par CD, comment peut-il payer les droits d'auteur aux artistes,
hein ? Dites bien aux gens qu'il n'y a pas que le hip hop. Le
blues est la noblesse de l'Amérique. Grâce à Bessie Smith, Robert
Johnson, ou Muddy Waters, on devient une meilleure planète."
Jeff Jones s'étonne du peu de publicité fait par Sony France
autour de la sortie des 25 disques qui accompagnent les films.
" Ah bon, vous n'étiez pas au courant de la sortie de ces
disques. Je suis vraiment surpris que vous n'ayez pas été prévenu.
Dès que cette interview est terminée, je vais passer un coup
de fil ".
Louis SKORECKI
|
|
 |
| MUSIQUES |
|
 |
|