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LES PROSPECTEURS (1ère partie)

L'érudit Peter Guralnick et l'expert Jeff Jones exhument de la mémoire de la musique populaire américaine des pépites éclatantes.


Faut-il présenter Peter Guralnick ? Ce n'est pas seulement l'auteur de Sweet Soul Music, traduit à la va-vite par Allia. Autant se procurer l'édition américaine, même si la discographie est un peu datée. Chez Guralnick, la discographie, c'est 75 % du livre. Chez Nick Tosches, la discographie est juste un effet d'érudition, un effet de terreur, une de ces greffes littéraires comme il y en a dans Country ou Unsung Heroes of Rock and Roll. Allia édite Nick Tosches (et les ouvrages érudits de Greil Marcus, le dylanien post-situ que Dylan déteste tant). Mais il ferait mieux déjà d'éditer tout Guralnick, à commencer par sa bio définitive de Presley en deux volumes, son beau livre sur la country (Lost Highway), son petit Robert Johnson, et surtout son chef d'oeuvre, ce merveilleux recueil de portraits de musiciens noirs et blancs, blues et country mêlés, Feel Like Going Home. Peter Guralnick a aussi produit deux très beaux disques, le dernier Charlie Rich, Pictures And Paintings et le testament musical de Dick Curless, le Raoul Walsh de la country music.

Peter Guralnick vient de décrocher un Grammy Award pour son merveilleux DVD sur Sam Cooke, Legend (Abkco). C'est mérité. Il travaille aussi depuis dix ans à un livre sur Sam Cooke (il faut dire que son Presley lui avait pris deux fois plus longtemps). Rappeler que Sam Cooke est à la fois un Presley noir, un Berry Gordy avant la lettre, et l'inspirateur de James Brown, Little Richard, Marvin Gaye, Al Green, Curtis Mayfied, Aaron Neville. Un génie, quoi.

Guralnick est un petit juif américain à lunettes qui fait penser à Robert Crumb ou Woody Allen, surtout quand il pose à côté de son copain, l'énorme évêque de la soul music, Solomon Burke. A propos de Solomon Burke, je n'ai toujours pas trouvé la version de Silent Night dont Guralnick dit monts et merveilles dans Sweet Soul Music, une version que Savoy avait sortie en 45 tours géant, et qu'on n'a jamais réédité en CD.

J'ai rencontré Peter Guranick au Mississippi, sur le tournage de Deep Blues, le beau film de Robert Mugge. Comme deux couillons de petits Blancs, on était plantés, bras ballants, devant le juke joint de Jr Kimbrough, le dernier des chanteurs de blues à savoir encore créer une musique électrique, dissonante, amoureuse. Il y a dans ce film les dernières images de Jack Owens, le double de Skip James, son fantôme, son disciple (ou son maître, qui sait ?). Jack Owens est mort, il y a deux ou trois ans, quelques mois avant Jr Kimbrough. Quant aux vieux Kimbrough, il est mort en même temps que son vieux copain blanc, Charlie Feathers, à qui il avait appris à jouer de la guitare. Ça ne s'invente pas.

Le blues, le rock, c'est pareil. La preuve, Feathers a appris à Presley ce que Jr Kimbrough lui avait appris. Blanc, Noir, c'est la même chose. Si vous ne savez pas ça, vous devez vraiment vous sentir seuls. Peter Guralnick a été associé dès le début, il y a cinq ans, au grand projet multimédia, The Blues (sept films, un livre, une trentaine de disques...), qu'on a lancé ici sur le seul nom de Scorsese, mais qui est en fait un projet très ambitieux de PBS (la télévision publique américaine) et surtout de Wim Wenders. L'idée de Wenders, c'est de recréer la pompe à dollars de Buena Vista Social Club. C'était quoi, déjà, Buena Vista Social Club ? Un film slogan sur de vieux musiciens cubains qui ont dépassé l'âge de péremption, suivi de tournées, de disques, de DVD, d'autres films, d'autres DVD, et encore d'apparitions télé, de concerts... Maintenant, la musique de ces vieux cubains est universellement connue et Wim Wenders est d'autant plus riche. La machine à fric Buena Vista tourne à plein régime. Pour le blues : des disques, des films, une image rajeunie pour les nouvelles générations, et Wim Wenders qui commence à s'en mettre plein les poches. A peine a-t-on eu le temps de digérer son catastrophique Soul Of A Man, encensé par tous les crétins de la presse cinéma et musique, qu'il présente déjà son opus numéro 2 sur le blues en avant-première au festival de Berlin. L'intello se fait des couilles en or. Pourquoi pas ?


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