LA VOIX
DE FREDDY FENDER
Roi du tex mex et de la country réunis,
ce Mexicain des USA chante comme personne le patrimoine plouc
du Texas, décalé et hétérogène,
donc profondément américain
On
l'appelle The Voice, la Voix. Comme Sinatra. Ca donne
un peu l'importance du bonhomme. Freddy Fender est une légende.
Au Texas et ailleurs, pour qui sait encore s'étourdir
des rythmes du monde, des rythmes qui font danser et tourner
le monde, celui qui vient de fêter il y a deux ans (avec
une modestie qui devrait faire école) un demi-siècle
dans la chanson tex mex, vaut bien un régiment entier
de ces tortillas humaines qui poussent la ritournelle dans les
restaurants à la mode de Tijuana ou de Paris. Ses cinquante
ans dans le show biz, Freddy Fender les a fêtés
avec un disque d'une beauté et d'une discrétion
également exemplaires, La Musica de Baldemar Huerta
(Black Porch/Virgin). Pour une fois, il signe un disque de son
nom, Baldemar Huerta, et pas du pseudonyme qu'il s'est choisi
un jour de cuite, en fixant trop intensément sa guitare
électrique rouge dans les yeux. Baldemar G. Huerta, avec
sa voix de ténor un peu haut perchée, très
prenante (et tout de suite reconnaissable), une voix vibrante,
sentimentale, passionnée, est un enfant du Rio Grande,
un vrai personnage de western de John Ford. Il est né
en 1937, au Texas, et c'est un vrai Latino, qui a vécu
toute sa vie plus près de Mexico que de New York. A dix
ans, il pousse déjà la chansonnette (il s'essaye
à la Paloma, comme tout le monde), mais ce sont
les orchestres de Balde Gonzalez, Pedro Alaya et Beto Villa,
tous sous influence des big bands de Glenn Miller, de Duke Ellington,
qui l'inspirent. Comme Bob Wills, le roi du western swing, il
veut faire danser les filles. Il joue pendant longtemps en amateur,
simplement pour oublier les travaux harassants qu'il fait avec
ses parents, des travailleurs migrants qui ramassent les tomates
en Indianan, les cornichons dans l'Ohio, ou le coton en Arkansas.
En travaillant les champs, le jeune Baldemar se plonge évidemment,
sans le chercher spécialement, dans les chants de travail
des Noirs, les blues, les complaintes, les gospels de campagne.
Sa voix en sera à jamais marquée.
Quand le futur Freddy Fender revient au pays, après trois
années avec les marines (le Japon, Okinawa), le jeune
Elvis Presley est en train de changer irrémédiablement
le paysage musical américain. Les premières chansons
de Freddy Fender, pour des petits labels locaux, seront d'ailleurs
des versions espagnoles de Don't Be Cruel (No Seas
Cruel) et de Jailhouse Rock (El Rock de la carcel).
On l'appelle El Bebop Kid. Il chante aussi Harry Belafonte
(Jamaica Farewell), Richie Valens (Donna), Hank
Ballard (El Twist). Jouer tant de musiques différentes,
dès son plus jeune âge, n'aide pas trop à
le situer. En musique, on aime vite savoir à qui on a
affaire. Mais, Freddy ne se laisse pas classer comme ça
sur le premier présentoir venu. Son nom est pourtant
vite connu des amateurs de country texane, celle de Houston
par exemple (" la Bagdad du Texas ", comme
l'avait surnommée il y a plus de vingt ans un journaliste
du coin), et plus largement des fondus de musiques bigarées,
métissées, bariolées, du Gulf Stream, ces
courants musicaux extravagants (gombos et polaks) qui ont produit
depuis un siècle le meilleur de la country américaine.
Les folkeux connaissent également, même de loin,
le nom de Freddy Fender par les disques de ses amis country-folk
du Texas. Ses sublimes musiques plaintives vont comme un gant
aux rebelles de la chanson country texane, Guy Clark ou Townes
Van Zandt, qui font souvent appel à lui pour donner un
coup de main aux vocaux, ou aux choeurs. Pour beaucoup d'initiés,
Freddy Fender est l'esprit même du Texas, dans sa diversité,
son hétérogénéité, som métissage
fébrile et jamais interrompu.
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