La nuit est tombée sur Dakar
Roman de Aminata Zaaria
Editions Grasset
Noir destin
Parcours floué pour deux jeunes sénégalaises qui voulaient s'en
sortir.
L'histoire qu'on nous enseignait jadis à l'école suppose un
début et une fin et introduit une idée de progression, voire
de progrès… On sait aujourd'hui que cette utopie était trop
belle, que l'histoire ne va pas dans un sens particulier, qu'elle
n'est qu'une succession de faits ou d'événements et que l'avenir
immédiat se construit dans tous les sens. Ceux qui l'écrivent
ont retenu de grands moments de l'esclavage, celui des Egyptiens,
des Grecs ou des Romains, celui de l'Afrique avec ses multiples
trafics, celui de l'Amérique ou celui qui est plus proche de
nous avec ses formes modernes déguisées sous les noms de délocalisation
et de mondialisation qui autorise à un patronat délinquant d'aller
chercher la main d'oeuvre bon marché là où elle se trouve. En
vérité, l'esclavage est partout. Il s'inscrit dans toutes les
époques et sur tous les territoires et il n'a jamais cessé d'être
depuis le début de l'humanité. Il porte un nom : l'exploitation
physique et morale de l'homme. Il a un dessein : le profit,
le plaisir et le pouvoir. Il a une arme ; la force et l'injustice.
Son abolition n'a jamais été qu'un rêve, un bout de papier sans
valeur destiné à nous donner bonne conscience…
L'esclavagisme le plus insidieux est sans doute celui des traitements
que subissent les femmes et les enfants un peu partout dans
le monde. C'est celui qu'évoque le beau roman de Aminata Zaaria.
L'histoire se passe au Sénégal. Elle commence à Lendëm, un petit
village situé à soixante-dix kilomètres de Dakar. La pauvreté
est générale et l'avenir n'est pas reluisant. Les moissons sont
incertaines, il n'y a pas de travail, les garçons dealent et
les jeunes filles sont vouées à être les énièmes coépouses perpétuant
ainsi les coutumes de leur caste. La narratrice et son amie
Dior Touré sont deux adolescentes qui rêvent d'un ailleurs.
Elles ne doivent leur alphabétisation qu'au kilo de céréales
offert aux familles scolarisant leurs filles. Excisée par son
père qui veut la maintenir dans un état de soumission totale,
Dior sait qu'elle ne pourra jamais trouver de plaisir dans l'amour
et elle espère un mari blanc et fortuné, un " toubab " qui pourra
au moins lui proposer une vie plus agréable que celle qu'elle
mène au village, un amas de paillotes dressés au milieu de la
savane. Boudant les conseils du marabout, elle se laisse séduire
par un Français franchement laid et habillé comme un ringard
qui lui fait miroiter quelques billets de banque. Il fait partie
de ces Blancs qui vivent en Afrique et collectionnent leurs
indemnités et leurs salaires pour économiser suffisamment avant
de rentrer au pays. Elle va le rejoindre à Dakar et entraîne
la narratrice dans son sillage. Un vieillard qui s'est installé
à Gorée pour finir ses jours jette son dévolu sur la malheureuse.
Les jours fastes ne durent pas. Sans scrupules, le toubab nourrit
Dior d'illusions jusqu'à ce que, malgré ses promesses, il reparte
pour la France. Elle ne fait pas partie du voyage. Les deux
jeunes Sénégalaises se retrouvent à la rue. Mais Dior ne sort
pas indemne de cette humiliation.
Elle avale le contenu d'une bouteille de Baygon, un insecticide
qui détruit les insectes nuisibles… Dior n'était rien. Quelle
autre image la société pouvait-elle lui donner d'elle-même ?
Quant à la narratrice, elle retourne au village. Elle sera pleureuse,
comme sa mère. Sa paillote sera sa prison, les hommes seront
ses gardiens…
Aminata Zaaria est née dans un village du Sénégal il y a une
trentaine d'années. Elle est journaliste. Jeté sur le papier
comme un exutoire, son premier roman est un cri de révolte.
En lisant La Nuit est tombée sur Dakar, on retrouve cette colère
qui nous envahit quand on est confronté aux multiples violences
que subissent les femmes. On peut se souvenir aussi de tous
ces regards de nymphettes que l'on a croisés sur l'île de Gorée
ou ailleurs… La décolonisation est encore à faire, dans nos
coeurs comme dans nos esprits. C'est une idée pénible, mais
salutaire.
Dominique CIER
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