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Virginia Rodrigues

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La nuit est tombée sur Dakar

Roman de Aminata Zaaria
Editions Grasset

Noir destin
Parcours floué pour deux jeunes sénégalaises qui voulaient s'en sortir.

L'histoire qu'on nous enseignait jadis à l'école suppose un début et une fin et introduit une idée de progression, voire de progrès… On sait aujourd'hui que cette utopie était trop belle, que l'histoire ne va pas dans un sens particulier, qu'elle n'est qu'une succession de faits ou d'événements et que l'avenir immédiat se construit dans tous les sens. Ceux qui l'écrivent ont retenu de grands moments de l'esclavage, celui des Egyptiens, des Grecs ou des Romains, celui de l'Afrique avec ses multiples trafics, celui de l'Amérique ou celui qui est plus proche de nous avec ses formes modernes déguisées sous les noms de délocalisation et de mondialisation qui autorise à un patronat délinquant d'aller chercher la main d'oeuvre bon marché là où elle se trouve. En vérité, l'esclavage est partout. Il s'inscrit dans toutes les époques et sur tous les territoires et il n'a jamais cessé d'être depuis le début de l'humanité. Il porte un nom : l'exploitation physique et morale de l'homme. Il a un dessein : le profit, le plaisir et le pouvoir. Il a une arme ; la force et l'injustice. Son abolition n'a jamais été qu'un rêve, un bout de papier sans valeur destiné à nous donner bonne conscience…

L'esclavagisme le plus insidieux est sans doute celui des traitements que subissent les femmes et les enfants un peu partout dans le monde. C'est celui qu'évoque le beau roman de Aminata Zaaria. L'histoire se passe au Sénégal. Elle commence à Lendëm, un petit village situé à soixante-dix kilomètres de Dakar. La pauvreté est générale et l'avenir n'est pas reluisant. Les moissons sont incertaines, il n'y a pas de travail, les garçons dealent et les jeunes filles sont vouées à être les énièmes coépouses perpétuant ainsi les coutumes de leur caste. La narratrice et son amie Dior Touré sont deux adolescentes qui rêvent d'un ailleurs. Elles ne doivent leur alphabétisation qu'au kilo de céréales offert aux familles scolarisant leurs filles. Excisée par son père qui veut la maintenir dans un état de soumission totale, Dior sait qu'elle ne pourra jamais trouver de plaisir dans l'amour et elle espère un mari blanc et fortuné, un " toubab " qui pourra au moins lui proposer une vie plus agréable que celle qu'elle mène au village, un amas de paillotes dressés au milieu de la savane. Boudant les conseils du marabout, elle se laisse séduire par un Français franchement laid et habillé comme un ringard qui lui fait miroiter quelques billets de banque. Il fait partie de ces Blancs qui vivent en Afrique et collectionnent leurs indemnités et leurs salaires pour économiser suffisamment avant de rentrer au pays. Elle va le rejoindre à Dakar et entraîne la narratrice dans son sillage. Un vieillard qui s'est installé à Gorée pour finir ses jours jette son dévolu sur la malheureuse. Les jours fastes ne durent pas. Sans scrupules, le toubab nourrit Dior d'illusions jusqu'à ce que, malgré ses promesses, il reparte pour la France. Elle ne fait pas partie du voyage. Les deux jeunes Sénégalaises se retrouvent à la rue. Mais Dior ne sort pas indemne de cette humiliation.

Elle avale le contenu d'une bouteille de Baygon, un insecticide qui détruit les insectes nuisibles… Dior n'était rien. Quelle autre image la société pouvait-elle lui donner d'elle-même ? Quant à la narratrice, elle retourne au village. Elle sera pleureuse, comme sa mère. Sa paillote sera sa prison, les hommes seront ses gardiens…

Aminata Zaaria est née dans un village du Sénégal il y a une trentaine d'années. Elle est journaliste. Jeté sur le papier comme un exutoire, son premier roman est un cri de révolte. En lisant La Nuit est tombée sur Dakar, on retrouve cette colère qui nous envahit quand on est confronté aux multiples violences que subissent les femmes. On peut se souvenir aussi de tous ces regards de nymphettes que l'on a croisés sur l'île de Gorée ou ailleurs… La décolonisation est encore à faire, dans nos coeurs comme dans nos esprits. C'est une idée pénible, mais salutaire.

Dominique CIER



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