La
Kahena
Roman de Salim Bachi
Editions Gallimard
Né en Algérie en 1971, Salim Bachi vit en France
depuis six ans. Son premier roman Le Chien d'Ulysse,
publié chez le même éditeur, a été
récompensé par plusieurs prix dont la bourse Goncourt
du premier roman. Dans Le Chien d'Ulysse, Bachi raconte avec
grand talent la dérive policière du régime
algérien; Il peint le FLN comme un " ramassis
de brigands " et la nation comme un "lupanar
tenu par des maquereaux galonnés". Dans Cyrtha,
ville qui semble emprunter ses traits à Constantine,
un étudiant noie son malheur dans la feuille de cannabis,
tandis qu'un autre se vautre dans la folie et la sauvagerie
des commandos spéciaux auxquels il appartient.
Avec La Kahéna, Salin Bachi revient à Cyrtha
et prête encore une fois sa plume au désespoir
du peuple algérien. C'est aussi une façon de montrer
qu'il n'a pas tout à fait coupé les ponts avec
son pays natal. La Kahéna, c'est le nom de la maison
qu'a fait construire Louis Bergagna, un colon débarqué
en Algérie en 1900 avec ses rêves de gloire et
de richesse. Dans cette demeure se sont croisées plusieurs
générations, dévoilant peu à peu
l'histoire de cette terre, de sa colonisation à l'indépendance
jusqu'aux émeutes sanglantes et aux massacres d'octobre
1988. Hamid Kaïm se rend dans l'ancienne maison de ses
parents qui avait appartenu avant la guerre d'Algérie
à la famille Bergagna. Il raconte à la narratrice
la vie du patriarche et de ses amis - les bagnards Charles et
le Cyclope - leur fuite au Brésil et leur retour à
Cyrtha, la construction de la Kahéna et la conquête
d'un pays déjà colonisé, puis l'indépendance
et ce qu'il advint par la suite. C'est l'histoire de cette vieille
bâtisse que nous suivons à travers eux. Les colons
avaient confisqués la mémoire des Cyrthéens.
Après l'indépendance les nouveaux maîtres
de la ville ont poursuivi l'oeuvre des prédécesseurs
en oblitérant à leur tour les racines enfouies
sous les strates des influences africaines, juives et arabes,
berbères et romaines, et qui se manifestaient encore
à travers le décor de la Kahéna. Hamid
Kaïm voudrait renouer les fils de cette histoire qui est
aussi la sienne, mais la maison se dérobe sans cesse
à ses occupants et il ne parvient pas lui-même
à entretenir le jardin de ses souvenirs. Il pourrait
croire que les hommes obéissent à une éthique,
qu'ils se battent contre ceux qui réécrivent l'histoire
à leur profit. Il se bat contre l'oubli et le mensonge.
Les carnets de Louis Bergagna se mêlent à son récit
et aux interrogations de la narratrice, entraînant le
lecteur dans la même errance que les personnages. On comprend
que les temps se superposent. Ils finissent malheureusement
par s'épouser pour ne plus former qu'une belle et douloureuse
épopée. Salim Bachi suspend la course du temps
en l'enveloppant de ses mots, dans un roman magnifique.
Dominique CIER
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