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Virginia Rodrigues

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Electronica brésilienne

REGGAE PHILANTHROPE
Figure légendaire du raggamuffin en Jamaïque, Sugar Minott fait un retour brillant au reggae des racines, engagé dans ses textes et dans sa structure de promotion de jeunes talents.

Lincoln Barrington Minott n'a pas connu la célébrité de nombre de ses pairs devenus de véritables stars en Europe. Le Jamaïcain a pourtant marqué l'histoire du reggae, notamment en posant sa superbe voix sur de mythiques enregistrements de Studio One et en préfigurant le courant dance-hall. Mais il a surtout beaucoup oeuvré pour les autres en créant Youth Promotion, rampe de lancement pour de nombreux talents jamaïcains. Après un long silence, il revient aujourd'hui au meilleur de sa forme sur Leave Out A Babylon, son premier album enregistré en France, avec l'équipe parisienne de Zenah Music. Si sa voix de velours est toujours aussi douce qu'une caresse, Sugar n'a perdu ni de son mordant ni de son engagement militant, comme en témoigne Easy Mister Bush où il apostrophe le président des USA. " J'ai toujours chanté pour la paix, et je suis consterné de voir que Bush n'a que ce mot à la bouche, qu'il invoque Dieu sans arrêt, et la liberté, alors qu'il fait la guerre pour de toutes autres raisons. Les Irakiens n'étaient certes pas libres sous Saddam, mais le sont-ils plus aujourd'hui ? Ils n'en ont apparemment pas le sentiment ", déclare Sugar Minott. Les faits ne semblent pas le contredire… A l'aube de son demi-siècle d'existence, le Jamaïcain élevé dans les rudes ghettos de la capitale jamaïcaine, Kingston, pose un regard nostalgique sur l'évolution du monde. Quand il chante l'Afrique, ce n'est pas sans tristesse. Quand il en parle, c'est presque avec colère : " Le problème de l'Afrique est qu'elle n'est pas unie et n'a donc aucun poids pour convaincre le reste du monde et faire entendre sa voix. Les Africains doivent s'unir, parce que sinon, leur condition ne cessera de se détériorer, au niveau de la santé, de la nourriture, mais aussi de la culture. L'Afrique a des ressources extraordinaires, mais elles sont pillées par les multinationales, et quand elle sont exploitées par des Africains ou des gouvernements africains, ces derniers se comportent souvent comme des escrocs, dilapident ces richesses sans les répartir, et achètent avec des biens de consommation occidentaux ". Sugar Minott transpose le problème à la Jamaïque, critiquant l'attitude égoïste de ses " nouvelles stars " et la contamination des traditions locales par " le leurre du rêve occidental ". Il est désolé de voir " ces musiciens jamaïcains ou étrangers " installés en Jamaïque, qui ont réussi, dépenser leur fortune dans " des collections de voitures, ou de paires de chaussures dont le prix nourrirait une famille ". Il parle des rappeurs et autres chanteurs de ragga à succès qui " brûlent des millions sans en faire profiter les autres autour d'eux, sans chercher à monter des groupes avec de jeunes talents ". Sugar est convaincu que si ces stars faisaient participer de jeunes talents à leurs productions, cela déciderait les majors du disque à leur donner leur chance. " Le business de la musique a complètement vicié le système. Qui mise aujourd'hui sur les jeunes ? Personne. Avec l'argent d'un clip, on peut aider un village, construire la moitié d'un hôpital, mais qui le fait ? Personne ", déplore le chanteur qui prône la droiture et la sincérité " Practice what you preach/Be an example to those you teach ", scande le chorus du morceau Practice What You Preach.

Sugar Minott ne se contente pas de prêcher. Avec sa structure Youth Promotion, il a aidé au lancement de nombreux artistes locaux, dont Tristan Palmer, Little John, Junior Reid, Yami Bolo, Don Angelo, Chris Wayne, Beenie Man, Tony Rebel, Garnett Silk, Everton Blender… Surnommé " Sugar " à cause de son embonpoint précoce, Minott n'est pas un glouton égocentrique quand il ouvre son studio ou son carnet d'adresse aux jeunes talents sans chercher à les récupérer forcément sur son label Black Roots. " Je l'ai fait pour certains, mais pour les autres, ce fut un geste gratuit. Les actes gratuits sont devenus bien rares de nos jours ", regrette le reggaeman qui espère voir le monde commencer à changer, de son vivant. Bien sûr, Sugar croit que ses chansons peuvent y contribuer en éveillant les consciences. Mais parallèlement à ce militantisme social, Sugar Minott estime indispensable de continuer à chanter l'amour. " Parce qu'il est gratuit et universel, lui seul peut apporter la lumière à ceux qui souffrent ou vivent dans le dénuement. Il reste donc au coeur de la majorité de mes textes ", dit Sugar dont le chant et l'action tentent de lutter contre la dislocation de la société jamaïcaine où se développent de plus en plus l'individualisme et la violence.

Yann QUELENNEC

Album : Leave Out A Babylon (Zenah/Discograph), déjà sorti.


DE KINGSTON A MONTREUIL

Né à Kingston en 1956, Sugar Minott y a toujours vécu, malgré quelques escapades en Europe et aux USA. Après le démarrage de sa carrière au sein des African Brothers en 1974 (avec Tony Tuff et Derrick Howard), il est repéré par Coxsone Dodd, un des parrains de la production jamaïcaine, qui en fait un des lead-singers de ses mythiques studios Studio One à partir de 1976. Lincoln Barrington Minott dit " Sugar " s'en émancipe trois ans plus tard en lançant simultanément le label Black Roots et Youth Promotion, puis il commence à voyager. De Londres, où il travaille avec Jackie Mitoo, à New York, où il collabore avec Lloyd " Bullwackie " Barnes puis Sly Dunbar, Sugar Minott devient une des figures historiques du dance-hall auquel il va consacrer les 20 années suivantes. Ce retour au reggae roots, qui plus est à Montreuil, dans les studios de Zenah Music, est donc plus que surprenant. " J'ai été très surpris lorsque j'ai reçu les bandes en provenance de Paris, explique Sugar. Je me suis dit : "Waoow, il y a encore des artistes qui font ces riddims ! " Ça ne sonnait pas du tout européen, je me suis même dit qu'il devait y avoir de vieux Jamaïcains dans ce groupe. Nous avons vraiment travaillé dans une bonne vibe avec les compositeurs et les musiciens. Ils ont amené une nouvelle dimension à la roots music ". De fait, l'équipe de Zenah s'est plongée dans la tradition jamaïcaine en lui apportant une touche de modernité, mais sans la dénaturer. Ce premier essai remarquablement transformé devrait donner des ailes aux jeunes Français de Zenah Music.


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