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REGGAE
PHILANTHROPE
Figure légendaire du raggamuffin en Jamaïque, Sugar
Minott fait un retour brillant au reggae des racines, engagé
dans ses textes et dans sa structure de promotion de jeunes
talents.
Lincoln Barrington Minott n'a pas connu la célébrité de nombre
de ses pairs devenus de véritables stars en Europe. Le Jamaïcain
a pourtant marqué l'histoire du reggae, notamment en posant
sa superbe voix sur de mythiques enregistrements de Studio One
et en préfigurant le courant dance-hall. Mais il a surtout beaucoup
oeuvré pour les autres en créant Youth Promotion, rampe de lancement
pour de nombreux talents jamaïcains. Après un long silence,
il revient aujourd'hui au meilleur de sa forme sur Leave Out
A Babylon, son premier album enregistré en France, avec l'équipe
parisienne de Zenah Music. Si sa voix de velours est toujours
aussi douce qu'une caresse, Sugar n'a perdu ni de son mordant
ni de son engagement militant, comme en témoigne Easy Mister
Bush où il apostrophe le président des USA. " J'ai toujours
chanté pour la paix, et je suis consterné de voir que Bush n'a
que ce mot à la bouche, qu'il invoque Dieu sans arrêt, et la
liberté, alors qu'il fait la guerre pour de toutes autres raisons.
Les Irakiens n'étaient certes pas libres sous Saddam, mais le
sont-ils plus aujourd'hui ? Ils n'en ont apparemment pas le
sentiment ", déclare Sugar Minott. Les faits ne semblent
pas le contredire… A l'aube de son demi-siècle d'existence,
le Jamaïcain élevé dans les rudes ghettos de la capitale jamaïcaine,
Kingston, pose un regard nostalgique sur l'évolution du monde.
Quand il chante l'Afrique, ce n'est pas sans tristesse. Quand
il en parle, c'est presque avec colère : " Le problème de
l'Afrique est qu'elle n'est pas unie et n'a donc aucun poids
pour convaincre le reste du monde et faire entendre sa voix.
Les Africains doivent s'unir, parce que sinon, leur condition
ne cessera de se détériorer, au niveau de la santé, de la nourriture,
mais aussi de la culture. L'Afrique a des ressources extraordinaires,
mais elles sont pillées par les multinationales, et quand elle
sont exploitées par des Africains ou des gouvernements africains,
ces derniers se comportent souvent comme des escrocs, dilapident
ces richesses sans les répartir, et achètent avec des biens
de consommation occidentaux ". Sugar Minott transpose le
problème à la Jamaïque, critiquant l'attitude égoïste de ses
" nouvelles stars " et la contamination des traditions
locales par " le leurre du rêve occidental ". Il est
désolé de voir " ces musiciens jamaïcains ou étrangers
" installés en Jamaïque, qui ont réussi, dépenser leur fortune
dans " des collections de voitures, ou de paires de chaussures
dont le prix nourrirait une famille ". Il parle des rappeurs
et autres chanteurs de ragga à succès qui " brûlent des millions
sans en faire profiter les autres autour d'eux, sans chercher
à monter des groupes avec de jeunes talents ". Sugar est
convaincu que si ces stars faisaient participer de jeunes talents
à leurs productions, cela déciderait les majors du disque à
leur donner leur chance. " Le business de la musique a complètement
vicié le système. Qui mise aujourd'hui sur les jeunes ? Personne.
Avec l'argent d'un clip, on peut aider un village, construire
la moitié d'un hôpital, mais qui le fait ? Personne ", déplore
le chanteur qui prône la droiture et la sincérité " Practice
what you preach/Be an example to those you teach ", scande
le chorus du morceau Practice What You Preach.
Sugar Minott ne se contente pas de prêcher. Avec sa structure
Youth Promotion, il a aidé au lancement de nombreux artistes
locaux, dont Tristan Palmer, Little John, Junior Reid, Yami
Bolo, Don Angelo, Chris Wayne, Beenie Man, Tony Rebel, Garnett
Silk, Everton Blender… Surnommé " Sugar " à cause de
son embonpoint précoce, Minott n'est pas un glouton égocentrique
quand il ouvre son studio ou son carnet d'adresse aux jeunes
talents sans chercher à les récupérer forcément sur son label
Black Roots. " Je l'ai fait pour certains, mais pour les
autres, ce fut un geste gratuit. Les actes gratuits sont devenus
bien rares de nos jours ", regrette le reggaeman qui espère
voir le monde commencer à changer, de son vivant. Bien sûr,
Sugar croit que ses chansons peuvent y contribuer en éveillant
les consciences. Mais parallèlement à ce militantisme social,
Sugar Minott estime indispensable de continuer à chanter l'amour.
" Parce qu'il est gratuit et universel, lui seul peut apporter
la lumière à ceux qui souffrent ou vivent dans le dénuement.
Il reste donc au coeur de la majorité de mes textes ", dit
Sugar dont le chant et l'action tentent de lutter contre la
dislocation de la société jamaïcaine où se développent de plus
en plus l'individualisme et la violence.
Yann QUELENNEC
Album : Leave Out A Babylon (Zenah/Discograph), déjà sorti.
DE KINGSTON A MONTREUIL
Né à Kingston en 1956, Sugar Minott y a toujours vécu,
malgré quelques escapades en Europe et aux USA. Après
le démarrage de sa carrière au sein des African Brothers
en 1974 (avec Tony Tuff et Derrick Howard), il est repéré
par Coxsone Dodd, un des parrains de la production jamaïcaine,
qui en fait un des lead-singers de ses mythiques studios
Studio One à partir de 1976. Lincoln Barrington Minott
dit " Sugar " s'en émancipe trois ans plus tard
en lançant simultanément le label Black Roots et Youth
Promotion, puis il commence à voyager. De Londres, où
il travaille avec Jackie Mitoo, à New York, où il collabore
avec Lloyd " Bullwackie " Barnes puis Sly Dunbar,
Sugar Minott devient une des figures historiques du dance-hall
auquel il va consacrer les 20 années suivantes. Ce retour
au reggae roots, qui plus est à Montreuil, dans les studios
de Zenah Music, est donc plus que surprenant. " J'ai
été très surpris lorsque j'ai reçu les bandes en provenance
de Paris, explique Sugar. Je me suis dit : "Waoow,
il y a encore des artistes qui font ces riddims ! " Ça
ne sonnait pas du tout européen, je me suis même dit qu'il
devait y avoir de vieux Jamaïcains dans ce groupe. Nous
avons vraiment travaillé dans une bonne vibe avec les
compositeurs et les musiciens. Ils ont amené une nouvelle
dimension à la roots music ". De fait, l'équipe de
Zenah s'est plongée dans la tradition jamaïcaine en lui
apportant une touche de modernité, mais sans la dénaturer.
Ce premier essai remarquablement transformé devrait donner
des ailes aux jeunes Français de Zenah Music. |
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