RENCONTRE
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| Virginia Rodrigues |
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NOTRE SELECTION
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| Electronica brésilienne |
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NOMADE
LUNAIRE
Six ans après son 1er album, Lhasa de Sela
reprend la route pour chanter et pleurer le destin des hommes,
migrants éternels, au pays de la lune.
Il est un pays à la musique triste, un pays d'attentes et de
rêves. Un pays où des elfes bienveillants, suivent les rotations
fainéantes de poupées de boîte à musique, sur un air de Nino
Rota. Un pays sur le fil de la tragédie et de l'allégresse,
proche de l'univers du cirque.
C'est le pays d'une fille qui porte comme prénom celui de la
capitale du Tibet, et comme nom celui d'une ville en Jordanie
(qui s'appellera plus tard Petra), et qui, fut taillée, dit-on,
dans un bloc de sel. Cette Lhasa de Sela fait défiler dans sa
tête des paysages anciens, des ancêtres migrants, des dames
abandonnées. Six ans après La Llorona, un premier album, devenu
l'air de rien, un énorme succès, elle passe le cap du second
avec The Living Road, un voyage encore plus lunaire. Le temps
y est retenu dans un état crépusculaire. "Chaque mot pour
moi est le résultat d'une attente, d'un ralentissement. La musique
essaie d'arriver en permanence. Or, mon énergie fonctionne comme
le ressac de la mer. Je me sens quelquefois paralysée, il m'est
impossible de m'exprimer, de pouvoir respirer presque. Une intensité
me submerge dont je ne sais que faire. Les chansons veulent
aller plus vite mais quelque chose les retient. Une tension."
Pour peu qu'on puisse entendre les silences, avec Lhasa, on
est vite dans le coeur du sujet.
Pour rappeler son histoire, Lhasa est née à Big Indian, dans
les montagnes Cats-kill de l'État de New York. Elle a grandi
entre le Mexique et les États-Unis, issue d'un imbroglio baroque
de racines - un père intellectuel mexicain, de mère polonaise
et de grand mère espagnole, et une mère photographe américaine,
aux origines libanaise, écossaise et judéo-russe. Des parents,
" qui étaient des enfants uniques aux histoires compliquées
et qui ont décidé d'inventer la leur ". En faisant une ribambelle
de bambins - sa mère a eu sept enfants ! - et surtout en larguant
tout et en taillant la route dans un bus. Lhasa revendique,
aujourd'hui, cette histoire de nomades modernes, comme une troupe
de cirque itinérant. C'est la matrice de ce qu'elle est. " Une
poésie de la route dans laquelle je me reconnais plus en plus.
Mon héritage, c'est cette possibilité d'emporter son monde sur
le dos. Tout ce qu'on avait, c'était ce noyau familial autour
duquel le monde bougeait. La première fois qu'on est parti,
j'avais deux mois. On s'est installé quelques fois. Mais c'était
quand même du camping. C'était une sorte d'acte de résistance
au mode de vie nord-américain maison-travail-école ". Au
gré des bornes kilométriques, défilent aussi des sons, " de
Bob Dylan à Chavela Vargas, de Brel à ces auteurs des années
50-55 tels Cuco Sanchez, Jose Alfredo Jimenez, et un Blanc au
visage fin qui chantait le tango mexicain genre " noches de
rondas ", que mon père trouvait ringard : Augustin Lara
".
Pendant que ses trois soeurs montent un cirque, elle se fait
la voix dans les petits cafés grecs de San Francisco, avec les
thèmes mexicains et les standards de Billie Holiday. A 19 ans,
elle se pose à Montréal où elle rencontre le guitariste Yves
Desrosiers, qui deviendra réalisateur et co-compositeur de ses
morceaux. C'est avec lui qu'elle signera La Llorona en 1997.
Le drame intense qu'elle y chantait - l'histoire mythologique
d'une pleureuse aztèque qui ensorcelaient les hommes par son
chant et les pétrifiait d'un baiser . The Living Road s'affranchit
de la tragédie, et des élans inspirés de l'immense octogénaire
mexicaine Chavela Vargas. "Aujourd'hui, je quitte le volcan
d'émotions, et j'invite les gens à me suivre dans l'imagination.
" Ne serait-ce qu'en passant de l'espagnol du premier album
à un dosage de trois langues : anglais, espagnol et français.
Ce Living Road plus nuancé, elle a pris le temps de le peaufiner,
en déjouant le piège de la précipitation et les tapis rouges
que le succès du premier album lui déroulait. " Ça allait
trop vite ", se souvient Lhasa qui a préféré retourner dans
son cher Montréal, filer l'écheveau à son rythme : lent et avec
ses bouts de ficelles habituels. Elle le dévoile en évoquant
la génèse de Con toda palabra, le titre d'ouverture : " Au
départ c'était un tout petit riff de guitare composé par Yves
Desrosiers. On l'a orchestré ensuite avec Vincent Segal, le
violoncelliste de Bumcello. Puis, on a fait entrer les violons,
un contre-chant, la percussion. Le réalisateur a baissé la tonalité,
ralenti le tempo. C'est comme ça que ça se passe en général.
Je compose des petites mélodies que j'enregistre à la voix et
au piano, et l'on brode ensemble autour ". Elle signe d'ailleurs
la grande majorité des titres, pour les autres, c'est Vincent
Segal, Yves Desrosiers, Didier Dumontier, Jêrome Pierre, Francois
Lalonde et Jean Massicotte qui réalisent les arrangements. Au
total quatorze chansons hallucinées, surgies de bateaux ivres,
de processions claudicantes, et de la lumière aveuglante à travers
le pare-brise, celle du bus de l'enfance.
Emmanuelle HONORIN
Album : The Living Road (Tôt ou tard/ Warner). .
MARSEILLE, LA VILLE QUI AVALE LES GENS
"Quand je suis arrivée à Marseille, j'ai su que mon
arrière-grand-père avait habité là. Il a débarqué ici
en 1895. On sent que c'est une ville qui peut absorber,
sans faire la différence entre les gens : elle avale.
Mon arrière-grand-père vivait au Liban, avec sa mère qui
avait onze enfants. Son père était mort. Sa mère se plaignait
de la difficulté d'élever seule ses enfants, et lui, a
pris ceci très au sérieux et a quitté la cellule familiale,
à onze ans. Il s'est caché dans un bateau et a débarqué
à Marseille. Il déchargeait les bagages des bateaux. Dix
ans plus tard, il est parti à New York. Il est devenu
inventeur de bijoux, d'objets, avec un chapeau haut de
forme et des grandes moustaches. Il chantait aussi. Dans
les années 50, quand il était très vieux, il a déposé
un enregistrement, que j'ai écouté. A un moment, on lui
demande de chanter quelque chose sur sa mère, qu'il n'avait
pas revu depuis quatre-vingt ans. Il se met à pleurer…
Moi, j'ai débarqué là avec un gars qui voulait s'y installer,
mais... " 2 ans plus tard, Lhasa rejoindra Montréal.
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