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RENCONTRE
Virginia Rodrigues

NOTRE SELECTION
Electronica brésilienne

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Après une longue vie parisienne, la chanteuse argentine Silvana Deluigi célèbre avec un nouvel album son retour au pays qu'elle découvre avec des yeux différents.

Elle est partie de Buenos Aires vers Paris en 1985, à la fin de la dictature militaire la plus sanglante d'Amérique, et y est retournée dix-huit ans plus tard pour y rester. C'était en pleine crise économique, quand des milliers d'Argentins volés par l'Etat liquidaient leurs biens pour partir à l'étranger ou simplement pour pouvoir manger le lendemain. Il règnait un climat délétère quand Silvana décida de changer de décors ; du Montparnasse à l'avenue Corrientes, "notamment, parce que malgré la misère, les Argentins sont des gauchos ", dit-elle ; bref une attitude qui se raréfie par les temps qui courent.

Pourtant, il ne faut pas se tromper, Silvana ne fut pas accueillie en star à son retour au pays, malgré plusieurs albums parus en Europe et au Japon et bien accueillis par la presse, ses remarquables prestations dans différentes capitales européennes, ses fructueuses collaborations avec une pléiade de musiciens de jazz européen et étasunien, et de virtuoses tangueros argentins émigrés. La vie réelle n'est pas comme le tango qui prétend " que vingt ans ce n'est rien ". L'absence de Silvana fut très longue, et à Buenos Aires, elle doit, artistiquement, tout recommencer. Un défi qu'elle assume avec joie, dans un état d'énergie renouvelée : " Il existe dans le milieu de l'art une volonté de tout changer, un besoin et un désir d'aller de l'avant, de s'ouvrir au monde et de se lancer dans toutes les aventures et expérimentations possibles ". Un état d'esprit qui convient parfaitement à cette chanteuse (et ancienne comédienne) qui mène depuis vingt ans " une relation d'amour passionnel, conflictuel et fructifère " avec le tango. Silvana Deluigi est une enfant du rock, dont la version argentine est certainement la meilleure d'Amérique du Sud. Adolescente, elle était fan de Charly Garcia et de Luis Alberto Spinetta, et vibrait davantage avec Seru Giran qu'avec les gloires du tango, Gardel, Mores ou Santos Discépolo. Elle leur préférait largement Astor Piazzolla. Car le troesma, comme le surnommaient ses musiciens, disait aimer l'énergie du rock.

Ce décalage est décisif dans l'évolution musicale de Silvana. En Europe, elle est amenée à se rapprocher davantage du tango, épaulée par des pointures comme Juan José Mosalini, Gustavo Beytelman et Tomas Gubitsh. Leur contact lui ouvre aussi les portes d'une autre musique qui devient décisive dans la construction d'un style résolument personnel : le jazz, " musique foncièrement vivante, créative, instantanée, libre ", dit-elle. Silvana Deluigi va devenir une chanteuse de tango originale, qui ne correspond pas à l'image qu'un Européen moyen peut s'en faire. Sous l'influence de Piazzolla et du jazz, Silvana s'est construit un répertoire sur mesure, allant de thèmes classiques arrangés sans fausse timidité, au tango nuevo allégrement libéré. Elle se plaît à déconstruire la structure tanguista pour se lancer dans l'improvisation poétique. Elle revisite Homero Manzi et Anibal Troilo, et s'immerge dans l'univers piazzollien, entre dans l'esthétique de Kurt Weill. Elle cherche l'harmonie avec des accords et intervalles jazzys, absorbée par le souci (trans)formel de Luis di Matteo, emportée par le délire créatif de Kip Hanrahan.

La rencontre avec ce producteur new-yorkais s'avère décisive dans l'affirmation de la personnalité artistique atypique de Silvana Deluigi. Invitée sur le disque consacré aux poèmes de Paul Haines, puis sur le premier volet de A Thousand Nights And A Night, Silvana découvre le monde musical de Hanrahan : un florilège de miracles musicaux où se côtoient Andy Gonzalez et Jack Bruce, Sting et Xiomara Laugart, Milton Cardona et Puntilla Rios, El Negro Hernandez et Robbie Ameen, Robert Wyatt et Melvin Gibbs, et jadis Kenny Kirkland et Astor Piazzolla. Vers la fin des années 80, Kip Hanrahan avait produit trois magnifiques disques du plus célèbre bandonéoniste argentin, dans un état d'ivresse artistique totale. Après la disparition d'Astor, la passion que Hanrahan éprouve pour le tango a trouvé en Silvana l'incarnation idéale. Belle femme au regard troublant et au corps séduisant, parée d'une voix douce et sensuelle et habitée par un véritable sixième sens musical (elle est davantage instrumentiste vocale que chanteuse accompagnée). Deluigi suit, " les yeux clos ", les indications déconstructives de Kip, " le seul producteur capable de reconnaître, de comprendre, et d'indiquer des voies de résolution à mon désir intime de dépasser les conventions du tango pour arriver à faire ma propre musique ", affirme-t-elle.

Ensemble, ils ont coproduit le dernier album de Silvana, Yo (je). Le meilleur album que Silvana avait jamais enregistré est beaucoup plus qu'un disque de tango. Celle qui a incarné avec tant de succès la Maria de Buenos Aires de Piazzolla s'y lance dans un voyage intérieur qui mène de La Cumparsita inversée, jusqu'aux souvenirs enfouis de nuits d'amour au rythme d'une Mariana brésilienne, en passant par des chants séfarades a cappella (appris dans l'enfance), et l'improvisation chantée parlée de rêves éveillés passionnels. Pour ce qui est de la relation entre tango et sexe (" un phantasme de Kip, mais aussi très européen "), qui trouve sa source dans les vieilles chroniques sur les bordels de Buenos Aires du début du siècle passé, Silvana préfère parler d'érotisme et de sensualité, comme Bataille. Toutefois, par-delà les références philosophiques et les symbolismes psychanalytiques (n'oublions pas que Buenos Aires est la capitale américaine du post-freudisme), le Yo de Silvana est bel et bien la réalisation d'un rêve : " Finalement, j'ai pu revoir ma ville, mon pays, ma musique, ma vie, avec des yeux différents ".

Francisco Cruz

Album : Yo (Enja/Harmonia Mundi), déjà sorti.

FRUITS DE LA PASSION

Enregistré entre New York, Tokyo, Buenos Aires et Paris, Yo compte sur la participation de l'ancien quintette de Piazzolla (Malvicino à la guitare, Ziegler au piano, Suarez-Paz au violon), le bassiste électrique (et principal arrangeur) Steve Swallow, le violoniste Alfredo Triff, le percussionniste Robbie Ameen, le contrebassiste Renaud Garcia-Fons, le pianiste Gustavo Beytelman, et Kip Hanrahan à la direction artistique. L'album est sorti au Japon en 2003 et, n'a pourtant pas trouvé de distribution en Europe. Très en dessus de la qualité moyenne des enregistrements de tango, trop ouvert pour un disque que certains voudraient "plus typiquement argentin", il a souffert de l'incompréhension de nombreux responsables de label, jusqu'à être pris en licence par le label allemand Enja. Yo fait suite à Live In Salzau, album enregistré au festival JazzBaltica, en compagnie du quintette 676 Tango. Silvana y chante des textes de l'écrivain Jorge Luis Borges, et des tangos de Cadicamo, Discépolo et du couple Piazzolla/Ferrer. Juste avant, en 1999, est sorti l'excellent Loca. Quelques années auparavant, Silvana Deluigi avait enregistré Tangos . Mais le début de sa discographie européenne fut le disque Tanguera aux côtés de Mosalini et Tomas Gubitsh, en 1989, BO d'un beau portrait co-produit par Arte et la WDR allemande. F. C.


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