RENCONTRE
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| Virginia Rodrigues |
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NOTRE SELECTION
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| Electronica brésilienne |
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GUITARE
SANS FRONTIERES
Captivé depuis l'enfance par
les musiques d'ailleurs, l'Angevin Thierry Robin ne cesse de
bousculer la géographie avec ses rythmes migrateurs.
Peu de musiciens ont su, comme Thierry " Titi " Robin,
abolir quelques-unes des réalités prétendument intangibles de
notre monde : l'origine, le lieu, la frontière physique, la
frontière culturelle. Depuis quelques lustres, il s'attache
à mettre fin à la géographie. Il joue du oud, de la guitare,
compagnonne avec des Indiens, des Roumains, des jazzmen, des
Bretons, des gitans… Peu de disques dessinent une cartographie
aussi variée, complexe, troublante, que son anthologie Alezane,
deux CD, trente-cinq titres dont le générique est un étonnant
carnet d'adresses.
Au commencement de toute son aventure, qui le conduit du Rajasthan
à Perpignan, de l'Afrique du Nord à la France de l'Ouest, il
y a un credo tout simple, une évidence que tant de musiciens
s'efforcent d'oublier : " La liberté n'est pas liée à l'espace.
" Autrement dit, si on lui demande d'où vient sa musique, il
répond : " La localisation, c'est moi ". Au commencement
encore, il y a la France, le Maine-et-Loire, la campagne. Un
village non loin d'une petite ville dont on voit les lumières
au loin. " La première émotion musicale, c'est à mes douze-treize
ans, un sentiment assez profond et que j'avais du mal à définir,
se souvient-il. J'ai cherché dans la discothèque de mes parents
- il y avait un vieil appareil à lampe et deux ou trois disques,
un disque de violon tzigane et Fernand Raynaud - , une musique
qui pourrait me faire du bien par rapport à ce sentiment très
fort et confus que je ressentais. Il y avait un vieux 33 tours
qui s'appelait Trésors de la musique, avec la photo d'une fontaine
sur la pochette. Il y avait un extrait de la Chevauchée des
Walkyries et ça, ça m'a fait du bien. J'avais besoin de ce mouvement
musical très fort pour m'apaiser. C'est à partir de ce jour-là,
je crois, que la musique n'a plus eu le même sens pour moi.
C'est là qu'elle est devenue une nécessité. Le style, la forme,
c'est vraiment secondaire ".
C'est sans doute pourquoi ce fils d'agriculteurs est passé de
son évident ancrage culturel français à un nomadisme aussi fécond.
La musique gitane, la musique nord-africaine l'attirent. Il
passe par la Mauritanie - Afrique et Orient à la fois. Il ajoute
le oud à la guitare, touche, un peu, tous les instruments à
cordes pincées qui lui passent entre les mains. En 1986, à vingt-neuf
ans, c'est son premier disque, Luth et tabla : il a rencontré
Hameed Khan, percussionniste du Rajasthan. Leur duo compte parmi
ces aventures pionnières qui affirment que la musique traditionnelle
peut s'affranchir des limites qui habituellement enserrent les
pratiques musicales traditionnelles dans un contexte bien défini.
Trois ans plus tard, il emporte le grand prix de l'Académie
Charles-Cros avec An Henchou Treuz, enregistré en duo avec le
vigoureux chanteur breton Erik Marchand.
Erik, Hameed Khan et Thierry Robin constituent le Trio Erik
Marchand, dont il est le directeur musical : " Erik était
le plus en avant sur scène, forcément, alors c'est de son nom
que l'on a baptisé le trio ". L' aventure tourne la tête
à la France de la world music (puisqu'on commence à utiliser
couramment ce mot, à l'aube des années 90). Le kan ha diskan,
chant à répons breton, la folie virtuose du tabla indien, les
couleurs orientales du oud, mêlés dans une même ronde, créent
un monde inattendu. On croit entendre une musique native, un
naturel musicien. C'est cela et tout autre chose. Trois traditions
enlacées, une seule musique, un voyage sans déplacement. Pour
certains critiques, pour une partie des professionnels qui admirent
le Trio Erik Marchand, le prodige est surtout breton : on célèbre
l'extraordinaire plasticité de la culture celtique sans percevoir
que cette révolution va bien au-delà de la seule juxtaposition
de discours exotiques au kan ha diskan.
En 1993, on percevait plus clairement ce qu'apporte Thierry
Robin à la musique de son époque : l'album Gitans est couvert
de récompenses discographiques, avec son itinéraire de rencontres
de l'Inde du Nord à l'Espagne en passant par les Balkans. Gulabi
Sapera, extraordinaire danseuse du Rajasthan que l'on a découverte,
tout en miroirs et en grelots, avec le Trio Erik Marchand, y
enregistre pour la première fois. Robin fait venir aussi le
chanteur flamenco Paco el Lobo, l'accordéoniste de Bratsch,
François Castellio, le clarinettiste breton Bernard Subert…
Le disque est suivi d'une extraordinaire tournée, pour laquelle
Robin emmène notamment des musiciens gitans de Perpignan. Concerts
enthousiasmants, mais aussi rencontres d'une richesse infinie
pour Robin, qui avouera plus tard que " la plupart du temps,
après le concert, on passait la nuit à jouer ". Le disque
Payo Michto porte alors la mémoire de cette furieuse générosité
de musique, de ce maelström aussi hédoniste que savant. Comme
une respiration dans cette aventure collective, Titi enregistre
Le Regard nu. Il s'agit d'une série de pièces solistes au oud
ou au bouzouk où dit-il : " La forme en est l'improvisation
modale orientale, avec laquelle j'essaie d'exprimer des émotions
d'Occidental ". Des émotions d'occidental ? Très incarnées,
ces émotions : comme un peintre, il demande à de jeunes femmes
de poser devant lui. Leurs poses lui inspirent une musique sensible,
subtile, sensuelle.
La fin des années 90 voit Thierry Robin déporter une fois encore
le terrain de jeu : pour l'album Kali Gadji. Il introduit batterie,
basse et saxophone dans sa musique, aborde les rythmes d'Afrique
de l'Ouest et fait entendre sa voix dans une sorte de tchatche
mélodieuse en français : " J'ai décidé de me colleter avec
cette langue, qui est celle de l'écrit mais qui est aussi ma
langue maternelle ". Surprise encore : il se trouve une
écriture forte, une belle manière de mettre en mots le lent
mouvement des choses et l'immuabilité du coeur.
Le disque Un Ciel de cuivre, en 2000, est un maelström
de couleurs, de manières, de rencontres, avec une quinzaine
d'invités, de Gulabi Sapera au saxophoniste Renaud Pion, de
l'Iranien Keyvan Chemirami à l'ex-Gipsy King Negrito Trasant.
Il prête aussi la main à d'autres projets : avec Erik Marchand,
quand celui-ci enregistre en Roumanie avec le Taraf de Caransebes,
Idir sur l'album Identités, sur scène avec Souad Massi. De même,
Manuel Boursinhac fait appel à lui pour la musique de son film
La Mentale, tragédie de la réinsertion d'un délinquant
sorti de prison, avec Samy Naceri et Clotilde Courau, pour laquelle
il aborde pour la première fois la composition pour orchestre
symphonique. Son dernier album en studio, Rakhî, enregistré
avec Gulabi Sapera, le montre dans une riche diversité de manières.
Peu importe le contexte, après tout : le chemin de Thierry Robin
est toujours le même, entre exploration et promenade, entre
souci du détail et synthèses foudroyantes.
A la fois goinfre et gourmet, sa carrière tient de la tournée
des grands ducs comme de la trajectoire systématique de l'inspecteur
du Guide Michelin - à l'écart toutefois des autoroutes. Il invite
le critique à l'oxymoron : promeneur pressé, dégustateur boulimique,
collectionneur versatile… Il multiplie les formes et les aventures
sans jamais les épuiser tout à fait mais avec, toujours, une
immédiate profondeur. Gitan avec les gitans, Oriental avec les
Orientaux, il reste toujours citoyen d'une France aux contours
mouvants. Un grand voyageur qui habite toujours un petit village
de son Anjou natal. La géographie abolie, vous dit-on.
Bertrand DICALE
Album : Alezane (Naïve), sortie 9 mars.
CONCERTS : Paris :en trio 10 et 11 mars au Sunset à 22h00, avec
Gulabi Sapera 12 et 13 mars au Café de la danse, 20h00 et 14
mars à 18h00
Province :20 mars le Puy en Velay / 24 mars Chorus 92 / 2 avril
Montluçon / 9 mars Etampes
LA FIDELITE GULABI SAPERA
Il n'y a pas grand-chose de plus bas, dans l'implacable
hiérarchie des castes indiennes, que ces nomades gitans
qui, il y a quelques années, vivaient encore en charmant
les serpents dans les rues ou en soignant leurs morsures.
Parmi eux, une petite fille aimait danser, et dansait
si bien que, tout gosse, elle a commencé à gagner plus
d'argent dans les rues que les hommes de sa famille. On
l'a remarquée, on lui a offert la scène, les tournées,
les voyages. Alors elle a été jalousée, battue et même
empoisonnée par un de ses frères aînés. Mais Gulabi Sapera
est devenue à la fois une légende vivante dans son pays
et une artiste respectée dans le nôtre. Thierry Robin
l'a rencontrée à l'époque du Trio Erik Marchand, lorsque
le percussionniste Hameed Khan l'a fait venir en France.
Et, de tous ses compagnonnages, c'est le plus fidèle :
personne autant qu'elle n'est aussi régulièrement présente
sur ses disques et dans ses spectacles. Pour elle, il
a pris la plume pour écrire son premier livre, Gulabi
Sapera, danseuse gitane du Rajasthan, illustré d'un reportage
photographique magnifique de Véronique Guillien (livre
accompagné d'un CD, chez Naïve). Et, avec elle, il a sorti
en 2002 un disque somptueux, Rakhî, qui voit la voix douce
et âpre de Gulabi naviguer de l'enjouement de sa culture
natale aux contours du flamenco, du reggae ou d'un surprenant
rythme électronique. |
UN SOIR D'ÉTÉ
Elle avance masquée. Le fin voile bleu couvre la tête
de Gulabi jusqu'aux lèvres. Thierry Robin lui tient le
bras pour soutenir sa lente marche vers la scène. Il l'a
précède et attaque, assis, quelques mesures de flamenco
à la guitare. Les autres, basse, cajón, saxo, violon,
le suivent. La musique devient une mystérieuse ronde,
quelque chose de familier mais d'impossible à définir.
Elle court dans l'air comme un nuage de fumée qui s'enrichit
au fil de sa course des volutes montant des rythmes régionaux
qu'il croise sur sa route. Il part de la lande celtique
traverse les monts balkaniques fait le tour de la Méditerranée
s'envole vers l'Est, l'Inde, le Rajasthan d'où vient Gulapi
Sapera. Elle arrive sur scène, toujours sous des voiles
aux tons pastels. La pose hiératique, ses lèvres laissent
échapper une voix lente, écorchée, un peu grave. C'est
un chant de douleur aux racines enfouies dans le temps.
Gulapi Sapera vient, n'est-ce pas, du Rajasthan, l'Etat
désertique du nord-ouest de l'Inde, considéré comme la
terre originelle des gitans du monde. Gulapi pousse sa
dernière supplique. La musique s'accélère et c'est un
autre, un chanteur qui se lance dans une buleria inédite,
ce chant festif des réunions flamenco autour du verre.
La cantaor psalmodie sa peine. Gulabi danse, d'abord le
geste lent et délié des traditionnelles chorégraphies
indiennes. Puis, les bras largement ouverts, elle devient
derviche tourneur. Seul la tête reste fixe. Thierry Robin,
les yeux mi-clos, fait courir agilement ses doigts sur
la guitare, devinant à la fraction de seconde le prochain
pas improvisés de la danseuse. La communion est magique.
Les spectateurs quittent peu à peu leurs gradins et s'approchent
de la scène pour goûter de plus près cette magie d'un
soir d'été où mêmes les cigales se sont tues. C'était
au dernier festival des Suds à Arles, à l'amphithéâtre
romain, au pied de ses colonnes jumelles. Le voile ne
couvre plus la tête de Gulabi. Elle sourit Sereinement.
Bouziane DAOUDI |
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