L'EDEN
DES KUNAS [suite...]
En mer des Caraïbes, les Indiens
Kunas défendent farouchement leur royaume, l'archipel
de San-Blas. Sous forme de carnet de voyage, récit d'une
rencontre inédite.
Les Wagos (les non Kunas) se virent interdire l'accès
aux richesses naturelles des Indiens. Tout projet d'intervention
venu de l'extérieur est ressenti comme une menace à
l'intégrité de leur territoire. Quant au tourisme,
les Kunas bannissent tout investissement étranger. Sans
moyen suffisant, à cours d'idées, ils sont dans
l'incapacité de satisfaire une poussée touristique
qui leur faire peur étant donné les conséquences
qu'elle pourraît entraîner.
San-Blas est encore un havre de paix, un de ces rares endroits
sur Terre où l'on retrouve le Robinson qui sommeille
en chacun de nous.
Les femmes ont développé à travers l'artisanat,
la confection de mollas, un commerce florissant imprégné
de leur culture. Les mollas sont des pièces de tissu,
aux couleurs vives, dont les motifs expriment les rêves
et croyances religieuses et spirituelles des femmes. Elles sont
la base du costume traditionnel Kunas. Ce sont les conquistadors,
à leur arrivée, qui ont imposé aux Indiennes,
pratiquement nues, de se vêtir. Les femmes bercent les
enfants dans leur hamac au rythme d'une berceuse Kunas, tout
en tissant à la lueur d'une lampe à pétrole
qui encense toute la pièce d'une fumée âpre.
Le village s'endort tôt, les derniers hommes palabrent
encore sous le manguier, quant aux autres ils sont partis récupérer
avant d'aller pêcher au lever du soleil. Les Kunas sont
de très bons plongeurs. Ils chassent de manière
très artisanale, mais n'en sont pas moins habiles, ils
font le commerce de la languste et du crabe, dans le respect
de la nature avant tout. La pêche industrielle étant
interdite, les eaux sont très riches.
Je m'étais installé sur une petite île voisine
du grand village qu'est l'île de MaMarDupu, pour être
plus tranquille et ne pas créer de la diversité
dans le village. Afin de ne pas être perturbés,
les Indiens, par ailleurs très accueillants, préfèrent
recevoir l'étranger en le logeant à l'écart.
Les jours ne se ressemblent pas, au sein de l'archipel. La vie
tourne autour de la navigation, art où les femmes sont
expertes. Les pirogues à voile peuvent atteindre 8 m
de long et se transforment en pirogue classique, après
en avoir rangé le mât. Une fois par an une course
est organisée entre les femmes. Elles s'y mesurent dans
les cris et les rires. " Il n'y a jamais de vainqueur,
et donc jamais de déçu ", dit Alfaro,
mon ami Kuna.
Soumis aux influences extérieures, les Indiens du monde
ont perdu leur identité. Alfaro est inquiet : "
Un peuple qui perd sa tradition, perd son âme ".
Il se souvient, le soir, quand la lune se lève entre
les cocotiers, que les enfants se précipitaient autour
du kantule, le maître de cérémonie.
Siègant dans son hamac, il leur chantait l'histoire de
ce peuple élu. Aujourd'hui, Alfaro me fait part de son
pessimisme, car les jeunes s'envolent pour Panama City, la capitale,
source de tous les maux, reniant le temps où le mépris
pour cette civilisation artificielle, matérielle, créatrice
de désillusions était la force de la communauté
Kuna. Le soleil couchant scintille dans l'oeil à peine
mouillé du vieil Indien. Il fait une pause, avant de
poursuivre : " San-Blas les reverra, au soir de leur
vie, pour le dernier voyage. Ne seront-ils pas alors passé
à côté de leur vraie destinée ? "
Christophe GSTALDER
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