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Virginia Rodrigues

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LE SON DE VERA CRUZ

Le festival de l'imaginaire invite à Paris une musique rurale métisse du Mexique cadencée de guitares, de harpes et d'une percussion jouée avec les pieds.

Doña Poncha a 94 ans, 8 enfants, 32 petits-enfants. Elle vous embrasse comme si vous étiez l'un d'entre-eux alors qu'elle ne vous a jamais vu auparavant. Doña Poncha étreint tous ceux qui viennent vers elle, indifférente à leur âge. " Maintenant, je me fatigue plus vite, mais je danse encore un peu ", avoue-t- elle, l'air coquin, assise à la table du salon salle à manger en parpaing, nu comme le sol. Devant elle, une assiette présente encore le repas, servi aux invités, du poulet mêlé au riz dans une sauce verdâtre. Au goûter, l'affaire s'avère succulente, emportant nos ultimes doutes. La maison sans portes est ouverte à tous les va-et-vient, les gosses, les voisins et les rares moustiques qui osent s'aventurer dans la petite fraîcheur du soir. Nous sommes près d'un grand étang où l'usine voisine déverse ses eaux usées, à Carillo, à une centaine de kilomètres de Vera Cruz sur la côte Atlantique, au sud du Mexique. Le village de Carillo abrite une fabrique de sucre apparemment contemporaine de Pancho Villa. Des lumières blafardes découpent sur le ciel noir les silhouettes des cheminées et un ensemble de conduites complexe, une esthétique précaire entre XIX e siècle déshérité et science-fiction décadente. L'usine travaille la nuit. C'est le moment de la récolte de la canne à sucre. Le long des routes, on croise d'incessants tracteurs tirant un convoi de charrettes remplies à ras bord de cannes. Les flammes des torches fixées à l'arrière font croire à une mystérieuse procession. La fabrique fait vivre beaucoup de familles à Carillo. D'autres coupent la canne à sucre sur les champs. Ce soir, certains sont en chemises claires devant la maison qu'habite Doña Poncha. Des rangées de sièges traversent la rue en terre battue de part en part. Ce bout de terrain est protégé de la circulation, inexistante à cette heure-ci, par un fil tendu de chaque côté de l'artère à des poteaux électriques. La " scène " est généreusement éclairée par des rangées d'ampoules. C'est-à-dire une estrade en bois posée à même le sol, placée face au public. Les " chemises claires ", guitares en bandoulières -l'un d'entre-eux tenant une harpe-, discutent de l'autre côté des planches. " C'est la tarima, l'instrument le plus important dans le fandango ", explique Leopoldo, énigmatique.

Les " chemises claires " s'alignent aussitôt derrière l'estrade, par on ne sait quel ordre mystérieux, et commencent à gratter leurs guitares, petites, grandes, moyennes. L'un deux lance d'une voix rouillée un long cri qui se transforme en profonde lamentation. Un second chanteur lui répond, les paroles plus saccadées. C'est une joute. Ce sont des decimas, des " déclamateurs ", des jouteurs. Ils ont l'air de se moquer de quelqu'un, à moins que se ne soit l'un de l'autre. Leur partie d'appel et réponse fait une pause ; quelques guitares jouent en sourdine laissant la plus petite d'entre elles s'exprimer. Les cordes pincées très vite provoquent une pluie drue de notes cristallines, saisissantes. C'est la jarana. Ses virtuoses s'appellent les jaraneros. La musique et le chant reprennent ensemble. Leopoldo sourit aux anges. D'autres musiciens s'approchent, leur instrument fixé dans le dos. Ils attendent la fin d'une chanson, dégainent et entrent dans le jeu. Au fil des minutes, la banda s'agrandit. Ils sont dix, quinze, vingt. Ouvriers, coupeurs de canne, paysans. C'est le fandango qui les réunit.

Un couple se détache du public, monte sur l'estrade. L'homme et la femme regardent leurs pieds, puis se fixent droit dans les yeux, comme dans un imperceptible défi. Ils martèlent de leurs pieds les planches. Leurs claquements raisonnent en suivant la musique. Flamenco, tape dance ? C'est un rythme vif, une chorégraphie et une… percussion. La tarima est le tambour du fandango. Le couple de danseurs musiciens " joue " deux ou trois minutes à peine et cède les planches à un autre. L'orchestre ne s'arrête plus. Les performances se succèdent sur le large podium. Même, les enfants y ont droit. C'est le fandango du village, du quartier. Leopoldo ne tient plus. Il rejoint les musiciens avec sa marimbula, une grande caisse en bois avec une ouverture au milieu surmontée de lames métalliques. " C'est l'héritage africain. Cela vient de la sanza africaine. Au Mexique, les Africains déportés se sont très largement métissés jusqu'à disparaître comme communauté mais leur culture reste présente dans le son jarocho, la musique traditionnelle que nous jouons ", expliquera plus tard Leopoldo. Une " autre chemise claire " l'accompagne : le musicien tape avec un bout de bois, frotte les dents d'une mâchoire de cheval. Comment s'appelle l' "instrument " ? La mâchoire de cheval, en espagnol, tout simplement. L' orchesta de son jarocho est au complet. Parmi eux, Leopoldo Novoa Matallana et deux ou trois autres jouent de manière quasi professionnelle bien qu'ils aient quelques autres métiers à côté de leur passion. Eux sont membres de Chuchumbé, un groupe au-dessus de la mêlée. Mais ça, c'est une autre histoire

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Aux sources des cultures traditionnelles
Le festival de l'imaginaire programme une quinzaine de spectacles représentant autant de pays. Blind Lemon Blues est une comédie américaine sur un auteur occulté de la complainte noire (du 3 au 6 mars). Mayotte est représentée par le rite de possession hichima, (du 3 au 4 avril). Les chants dombra et kobyz viennent du Khazastan (les 11 et 12 mars). Fidèle à son orientation, le festival de la Maison des cultures du monde tente de restituer au plus près possible de la source des cultures traditionnelles méconnues, non seulement lointaines mais plus près de nous comme les musiques d'Epire, au nord-ouest de la Grèce (les 9 et 10 mars), ou encore les psaumes et chants gaélique des îles Hébrides, au large de l'Ecosse.

Festival de l'Imaginaire
du 3 mars au 4 avril,
Maison des cultures du monde,
101 bd Raspail, 75006
01 45 44 72 30, www.mcm.asso.fr

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 Le rythme gagnant de Chuchumbé

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