LE SON
DE VERA CRUZ
Le festival de l'imaginaire invite
à Paris une musique rurale métisse du Mexique
cadencée de guitares, de harpes et d'une percussion jouée
avec les pieds.
Doña Poncha a 94 ans, 8 enfants, 32 petits-enfants. Elle vous
embrasse comme si vous étiez l'un d'entre-eux alors qu'elle
ne vous a jamais vu auparavant. Doña Poncha étreint tous ceux
qui viennent vers elle, indifférente à leur âge. " Maintenant,
je me fatigue plus vite, mais je danse encore un peu ", avoue-t-
elle, l'air coquin, assise à la table du salon salle à manger
en parpaing, nu comme le sol. Devant elle, une assiette présente
encore le repas, servi aux invités, du poulet mêlé au riz dans
une sauce verdâtre. Au goûter, l'affaire s'avère succulente,
emportant nos ultimes doutes. La maison sans portes est ouverte
à tous les va-et-vient, les gosses, les voisins et les rares
moustiques qui osent s'aventurer dans la petite fraîcheur du
soir. Nous sommes près d'un grand étang où l'usine voisine déverse
ses eaux usées, à Carillo, à une centaine de kilomètres de Vera
Cruz sur la côte Atlantique, au sud du Mexique. Le village de
Carillo abrite une fabrique de sucre apparemment contemporaine
de Pancho Villa. Des lumières blafardes découpent sur le ciel
noir les silhouettes des cheminées et un ensemble de conduites
complexe, une esthétique précaire entre XIX e siècle déshérité
et science-fiction décadente. L'usine travaille la nuit. C'est
le moment de la récolte de la canne à sucre. Le long des routes,
on croise d'incessants tracteurs tirant un convoi de charrettes
remplies à ras bord de cannes. Les flammes des torches fixées
à l'arrière font croire à une mystérieuse procession. La fabrique
fait vivre beaucoup de familles à Carillo. D'autres coupent
la canne à sucre sur les champs. Ce soir, certains sont en chemises
claires devant la maison qu'habite Doña Poncha. Des rangées
de sièges traversent la rue en terre battue de part en part.
Ce bout de terrain est protégé de la circulation, inexistante
à cette heure-ci, par un fil tendu de chaque côté de l'artère
à des poteaux électriques. La " scène " est généreusement éclairée
par des rangées d'ampoules. C'est-à-dire une estrade en bois
posée à même le sol, placée face au public. Les " chemises claires
", guitares en bandoulières -l'un d'entre-eux tenant une harpe-,
discutent de l'autre côté des planches. " C'est la tarima, l'instrument
le plus important dans le fandango ", explique Leopoldo, énigmatique.
Les " chemises claires " s'alignent aussitôt derrière l'estrade,
par on ne sait quel ordre mystérieux, et commencent à gratter
leurs guitares, petites, grandes, moyennes. L'un deux lance
d'une voix rouillée un long cri qui se transforme en profonde
lamentation. Un second chanteur lui répond, les paroles plus
saccadées. C'est une joute. Ce sont des decimas, des " déclamateurs
", des jouteurs. Ils ont l'air de se moquer de quelqu'un, à
moins que se ne soit l'un de l'autre. Leur partie d'appel et
réponse fait une pause ; quelques guitares jouent en sourdine
laissant la plus petite d'entre elles s'exprimer. Les cordes
pincées très vite provoquent une pluie drue de notes cristallines,
saisissantes. C'est la jarana. Ses virtuoses s'appellent les
jaraneros. La musique et le chant reprennent ensemble. Leopoldo
sourit aux anges. D'autres musiciens s'approchent, leur instrument
fixé dans le dos. Ils attendent la fin d'une chanson, dégainent
et entrent dans le jeu. Au fil des minutes, la banda s'agrandit.
Ils sont dix, quinze, vingt. Ouvriers, coupeurs de canne, paysans.
C'est le fandango qui les réunit.
Un couple se détache du public, monte sur l'estrade. L'homme
et la femme regardent leurs pieds, puis se fixent droit dans
les yeux, comme dans un imperceptible défi. Ils martèlent de
leurs pieds les planches. Leurs claquements raisonnent en suivant
la musique. Flamenco, tape dance ? C'est un rythme vif, une
chorégraphie et une… percussion. La tarima est le tambour du
fandango. Le couple de danseurs musiciens " joue " deux ou trois
minutes à peine et cède les planches à un autre. L'orchestre
ne s'arrête plus. Les performances se succèdent sur le large
podium. Même, les enfants y ont droit. C'est le fandango du
village, du quartier. Leopoldo ne tient plus. Il rejoint les
musiciens avec sa marimbula, une grande caisse en bois avec
une ouverture au milieu surmontée de lames métalliques. " C'est
l'héritage africain. Cela vient de la sanza africaine. Au Mexique,
les Africains déportés se sont très largement métissés jusqu'à
disparaître comme communauté mais leur culture reste présente
dans le son jarocho, la musique traditionnelle que nous jouons
", expliquera plus tard Leopoldo. Une " autre chemise claire
" l'accompagne : le musicien tape avec un bout de bois, frotte
les dents d'une mâchoire de cheval. Comment s'appelle l' "instrument
" ? La mâchoire de cheval, en espagnol, tout simplement. L'
orchesta de son jarocho est au complet. Parmi eux, Leopoldo
Novoa Matallana et deux ou trois autres jouent de manière quasi
professionnelle bien qu'ils aient quelques autres métiers à
côté de leur passion. Eux sont membres de Chuchumbé, un groupe
au-dessus de la mêlée. Mais ça, c'est une autre histoire
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| Aux
sources des cultures traditionnelles |
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Le festival de l'imaginaire programme
une quinzaine de spectacles représentant autant de pays. Blind
Lemon Blues est une comédie américaine sur un auteur occulté
de la complainte noire (du 3 au 6 mars). Mayotte est représentée
par le rite de possession hichima, (du 3 au 4 avril). Les chants
dombra et kobyz viennent du Khazastan (les 11 et 12 mars). Fidèle
à son orientation, le festival de la Maison des cultures du
monde tente de restituer au plus près possible de la source
des cultures traditionnelles méconnues, non seulement lointaines
mais plus près de nous comme les musiques d'Epire, au nord-ouest
de la Grèce (les 9 et 10 mars), ou encore les psaumes et chants
gaélique des îles Hébrides, au large de l'Ecosse.
Festival de l'Imaginaire
du 3 mars au 4 avril,
Maison des cultures du monde,
101 bd Raspail, 75006
01 45 44 72 30, www.mcm.asso.fr |
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| ALLEZ PLUS LOIN |
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| Le rythme gagnant de Chuchumbé |
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